Algérie : la population ne se laisse pas détourner par les manœuvres du pouvoir

La mobilisation algérienne traverse une période intermédiaire : assez forte pour contraindre le pouvoir à agir, mais pas suffisamment pour se fixer son propre agenda. Des maturations sont en cours, dans les marches du vendredi et dans la classe ouvrière. Kamel Aïssait, membre du Parti socialiste des travailleurs, fait le point avec nous.

Quel bilan tires-tu des manifestations du 3 mai ?

La mobilisation s’est maintenue un peu partout. Les rues ont été occupées, avec des hauts et des bas selon les endroits, mais globalement à un niveau très fort dans toutes les wilayas.

On a assisté à l’émergence de revendications plus politiques. Gaïd Salah est désigné comme un membre de l’oligarchie qui a pillé le pays, et qu’il va falloir faire partir. La compréhension est forte que Saïd Bouteflika, Rebrab, Haddad et Gaïd Salah font partie d’un même système. Il y a également le refus de l’application de la Constitution de 2016, de la mise en place par Gaïd Salah, Bensallah et Bedoui de l’élection présidentielle du 4 juillet.

Le troisième aspect est le fait que les manœuvres du pouvoir ne trompent pas la population. On veut faire le bilan de tout le système arriviste, de l’oligarchie, du libéralisme et juger tous ceux qui ont dilapidé l’argent public. Enfin, de plus en plus de banderoles avancent la nécessité d’une assemblée constituante, le mot d’ordre que nous portons depuis le début.

Où en est la mobilisation de la classe ouvrière ?

Les mobilisations du 1er Mai, qui n’ont pas été très massives, ont confirmé la place actuelle de la classe ouvrière dans le processus : les travailleurs agissent beaucoup plus en tant que citoyens et en tant qu’individus dans les marches du vendredi qu’en tant qu’entité sociale. Nous n’arrivons pas encore à avoir un saut qualitatif duniveau de conscience.

Pourtant, beaucoup de grèves ont lieu actuellement, et depuis plusieurs mois même, peu apparentes, peu médiatisées. Elles touchent tous les secteurs et les petites entreprises. Il y a des grèves et des revendications contre la précarité, pour des titularisationset pour les conditions de travail, à l’exemple de GTP, dans le sud, dont les salariés sont en grève ces jours-ci. Il y a des grèves sur les salaires : le Smic algérien n’a pas bougé depuis 2011 et est un des plus bas de la Méditerranée, autour de 85 euros par mois.

Dans tous les secteurs, il y a des grèves. Mais elles ne convergent pas, car aucun syndicat ne fait ce travail, notamment du fait de la bureaucratisation de l’UGTA, qui ne s’intéresse pas aux conditions sociales des travailleurs. Elle a passé ces vingt dernières années au service du régime. Il n’y a pas de syndicats dans le secteur privé, en particulier en raison de la complicité de l’UGTA.

Ce qui se passe aujourd’hui dans l’UGTA, ce sont des leviers importants pour la cristallisation des revendications sociales et de l’identité de la classe ouvrière. À titre d’exemple, alors que depuis vingt ans, il n’y a que le PST qui organise la marche du 1erMai, on a eu cette année un rassemblement pour se réapproprier l’UGTA, ainsi qu’une manifestation des syndicats autonomes. C’est comme ça qu’on aide à la construction de la conscience de classe, en accélérant l’auto-organisation des travailleurs.

Quel sens peut-on donner aux arrestations de différentes dirigeants et capitalistes ?

Les arrestations de Saïd Bouteflika, Tartag et Mediène ont créé un petit séisme dans la population, mais cela ne l’a pas détournée de ses revendications. Le peuple considère que ce sont des règlements de comptes entre différentes fractions au sommet du régime, à l’image de ce qui s’est passé en 2014, où Benflis a été dégagé du pouvoir. Il y a une recomposition en cours, qui a la bénédiction d’une partie de la bourgeoisie libérale.

Donc le peuple considère que ces procès ne changent rien. Il se réjouissent de voir des procès, mais les gens savent ce qui s’est passé en Égypte quand ils ont jugé Moubarak : ils l’ont montré à la télévision derrière les barreaux, mais ça n’a pas empêché le peuple de revendiquer.

Concernant Rebrab [propriétaire du groupe Cevital, arrêté le 23 avril], il y a eu une manifestation jeudi 2 mai pour le soutenir, mais elle n’a rassemblé que quelques centaines de personnes, autant de monde que la marche du PST la veille, en sachant qu’ils ont mobilisé des cadres et quelques travailleurs de l’usine venus de différents départements. La manifestation a d’ailleurs démarré à l’intérieur de l’usine. Il n’y a eu aucune revendication pour sa libération durant la marche du vendredi 3 mai. Donc au fond la population ne se laisse pas détourner.

Le pouvoir peut-il imposer l’élection présidentielle du 4 juillet ?

Il y a un consensus sur le fait qu’elle n’aura pas lieu. Au fond, le problème politique, l’enjeu, c’est l’alternative entre une présidentielle, quelle que soit la date, en janvier ou un autre moment, et aller vers un processus constituant. Ce sont les deux voies possibles. Même Gaïd Salah et Bensalah ont intégré que le 4 juillet n’aura pas lieu car ils ne parlent plus de cette date, mais d’aller vers une présidentielle au moment opportun.

Les arrestations en cours visent à détourner la population de ses objectifs. Mediène, Tartag et Saïd Bouteflika sont jugés devant un tribunal militaire pour haute trahison, et devant un tribunal civil pour ce qui concerne Rebrab, Haddad et Kouninef. Les arrestations continuent, des sénateurs sont arrêtés.

Il s’agit pour Gaïd Salah de dire qu’il est en train de réaliser les revendications du peuple. Mais ça ne correspond pas aux revendications du peuple, qui souhaite se doter d’une justice indépendante. Le bilan de tous les régimes politiques, c’est d’avoir constitué une couche d’oligarques, de milliardaires, qui a détourné toutes les richesses algériennes au profit d’une caste, d’une oligarchie. Et c’est bien de cela que le peuple ne veut plus.

Propos recueillis pas Antoine Larrache

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