Afrique : contre le Covid-19, confinons le libéralisme !

En Afrique le nombre de contaminés par le Coronavirus est encore faible, les quelques explications avancées liées à la démographie ou à la nature du virus restent peu convaincantes. Ces statistiques doivent être cependant tempérées. Le faible taux de dépistage pourrait cacher une situation bien plus grave que les chiffres le donnent à penser1. D’autant que le nombre de personnes contaminées est le plus élevé précisément là où les infrastructures sanitaires sont les moins défaillantes. En effet, par exemple en Egypte on en dénombre 2350 et en Afrique du sud 1850 alors que dans des pays comme le Burundi cinq cas sont relevés, au Sud Soudan deux cas et zéro au Lesotho pays pourtant enclavé en Afrique du Sud2.

Ce qui est notable c’est que le nombre de contamination a en quelques jours doublé3 et rappelle le même processus connu en Europe ou aux Etats Unis, à savoir un faible taux puis une très forte augmentation. Peut-être qu’il en sera autrement pour l’Afrique, on ne peut que le souhaiter.

Des mesures radicales nécessaires pour enrayer l’épidémie du Covid-19

Une chose est sûre, freiner l’épidémie sur le Continent reste encore du domaine du possible, mais exige des mesures bien plus radicales que celles qui sont prises actuellement. En effet la question du confinement reste une mesure très difficilement applicable pour une grande partie de la population d’une part parce que les conditions de logement dans les périphéries urbaines sont totalement inadéquates comme l’explique une activiste kenyane : « À Mathare, une zone à forte densité de population à Nairobi, 68 941 personnes vivent sur un seul kilomètre carré. À Kamkunji, une autre zone à faible revenu, 24 455 personnes vivent sur un kilomètre carré. À Makadara, 16 150 personnes vivent sur un kilomètre carré. Dans de nombreux cas, les gens partagent une pièce qui est également la cuisine, la chambre et le salon »4. D’autre part, parce que la majorité des gens vit au jour le jour grâce à l’économie informelle, (petits boulots, vendeurs ambulants, coursiers, vendeurs sur les marchés, etc). Cet état de fait requiert la distribution massive de kits alimentaires pour aider à diminuer les déplacements, l’octroi de masques en quantité suffisante, la restauration de l’eau courante dans les bidonvilles qui dans certains a été supprimé sous la pression des entreprises de distribution ou la mise en place de réservoir d’eau ainsi que la mise à disposition de savon et de gel virucide. Tester les populations le plus possible et mettre en quarantaine dans des conditions dignes les personnes contaminées permettrait de ralentir l’épidémie. Il est plus facile et bien moins coûteux en vies humaines de mettre en place ces dispositifs de prévention plutôt qu’agir lorsque l’épidémie sera hors de contrôle, d’autant que sur le Continent d’autres pandémies sévissent comme le VIH, la tuberculose le paludisme ou Ebola qui se rappelle à nous. En effet la République démocratique du Congo (RDC) qui pensait en avoir terminé avec cette épidémie vient d’enregistrer, après une quarantaine de jours, deux nouveaux cas.

L’expérience des épidémies : le cas d’Ebola

L’épidémie d’Ebola on s’en souvient avait frappé fortement trois pays de l’Afrique de l’Ouest dans les années 2014. Il s’agissait du Liberia, de la Sierra Leone qui sortaient d’une terrible guerre civile et de la Guinée, un des pays les plus pauvres de la région. Ces trois pays avaient dû faire face à cette épidémie qui aura fait plus de 11 000 morts.

Pour la dixième fois, l’épidémie d’Ebola est de nouveau présente en RDC depuis un an et a provoqué plus de 2000 décès. La transmission du virus d’Ebola se fait par les fluides corporels, elle est donc beaucoup moins contagieuse que le virus du Covid 19 mais sa létalité est bien plus forte, elle a été estimée à 30 % en Afrique de l’Ouest lors de l’infection de 2014.

La lutte contre cette épidémie implique la sensibilisation des populations et le renoncement aux rituels funéraires qui s’accompagnent du lavage des corps des morts par les proches et qui est un vecteur important de la transmission. Ainsi, une relation de confiance entre population et autorités est nécessaire. Pourtant, cette dernière a largement été mise à mal par des années de politique d’abandon des populations à leur propre sort. Quelle légitimité peuvent avoir les autorités pour imposer quoi que ce soit dans des zones qui ont été largement délaissées par leurs politiques ?

Ce n’est pas un hasard si les deux nouveaux cas apparaissent dans la localité de Beni dans la région du Nord Kivu en proie à une violence endémique où des dizaines de milices rackettent, abusent et parfois massacrent les populations profitant de l’inaction des forces armées du pays mais aussi de la MONUSCO (forces armées déployées par l’ONU).

Ebola pour les populations des pays concernés a été un très fort traumatisme, car elles ont été victimes à la fois de la maladie et de la violence de la riposte des gouvernements. On se souvient des quartiers entiers qui ont été isolés par l’armée laissant les populations sans aucune possibilité pour se nourrir convenablement et avoir les soins nécessaires.

Les expériences les plus réussies contre la lutte d’Ebola ont été possibles grâce au concours des populations, rarement sans elles, et certainement pas contre elles.

La confrontation des pays africains contre les différentes épidémies est un atout, les populations sont plus conscientes des enjeux, les structures de sensibilisations existent déjà, les personnels ont acquis un savoir-faire, mais cela ne peut compenser les faiblesses du système de santé frappé par des décennies d’ajustement structurel et autres restrictions budgétaires imposés par les pays riches via les grandes institutions financières comme le FMI ou la Banque Mondiale

Les structures sanitaires ravagées par la guerre et le libéralisme

Les structures sanitaires et médicales en Afrique sont défaillantes comme l’indique le nombre de lits de réanimation5 :

– 15 au Burkina Faso (dont 8 pour le seul CHU de Tengandogo).
– 15 en Somalie.
– 20 en République du Congo.
– 22 au Gabon.
– 25 au Malawi.
– 40 au Mali.
– 50 en RDC.
– 55 en Ouganda.
– 130 au Kenya.
– 80 au Sénégal.
– 1 000 en Afrique du Sud (dont une bonne partie au sein des établissements du groupe privé Netcare).

Ainsi que celui du nombre des respirateurs :

– 3 en République centrafricaine.
– 4 au Togo (où 250 appareils sont en commande).
– 5 au Niger.
– 10 en République du Congo.
– 11 au Burkina Faso.
– 15 à 20 au Cameroun.
– 20 en Côte d’Ivoire (où 18 ont été commandés début avril).
– 56 au Mali, selon le ministère de la Santé (15 dans le privé, 41 dans les hôpitaux publics, et 60 autres en commande auprès du fournisseur chinois Mindray).
– 60 en Tanzanie.
– 80 au Sénégal.
– 400 à 500 appareils au Nigeria (mais les plus pessimistes en évoquent seulement 169).
– 6 000 en Afrique du Sud, dont 4000 dans les établissements privés.

Ces structures sanitaires sont essentiellement concentrées dans les capitales et pour certaines dans les grands centres urbains ce qui pose des problèmes pour les régions et provinces reculées comme l’indique le Dr. Matshidiso Moeti, Directrice du Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique :

« Sa propagation au-delà des grandes villes signifie l’ouverture d’un nouveau front dans notre lutte contre ce virus »6

Concernant les prisons en Afrique, paradoxalement c’est un lieu de passage important en effet régulièrement les familles apportent la nourriture aux prisonniers. C’est donc un vecteur important de divulgation de l’épidémie même si dans certains pays des mesures ont été prises pour libérer des prisonniers et ainsi réduire la surpopulation carcérale.

Autre source d’inquiétude, les zones de conflits, et elles sont hélas nombreuses sur le Continent. On peut citer les pays sahéliens en proie aux attaques djihadistes sur la bande sahélo saharienne, autour du lac Tchad et au centre du Mali, l’Afrique centrale où sévissent les différents groupes armés au Congo (RDC) mais aussi en République Centrafricaine, enfin sur les zones est et australe de l’Afrique notamment en Somalie avec les Shebab mais aussi au Mozambique avec une moindre intensité. Ces guerres entraînent la destruction de toutes les structures sanitaires et médicales et le départ des personnels soignant et créent des grandes difficultés pour l’intervention médicale d’ONG ou de l’OMS. Ces conflits provoquent le déplacement de centaines de milliers de personnes à l’intérieur ou l’extérieur de leur pays qui vivent au sein des camps de réfugiés, dans une situation de promiscuité et de précarité importantes.

Enfin à noter que l’Arabie Saoudite, fortement infectée par le Covid-19, n’hésite pas à renvoyer chez eux des milliers de travailleurs éthiopiens potentiellement infectés risquant ainsi de développer l’épidémie dans un pays qui pour l’instant compte peu de contaminations.

Il ne s’agit pas de dresser un tableau exagérément pessimiste mais juste d’énoncer les importantes difficultés pour les populations, notamment les plus pauvres, face à des discours et écrits qu’on peut entendre et lire qui minimisent les risques d’une flambée de l’épidémie qui peut être encore maîtrisée. Encore faudrait-il que les pays riches cessent leur politique financière d’étranglement qui détériore la situation aussi en diminuant le stock disponible de nourriture.

Le risque alimentaire aggravé

L’épidémie du coronavirus risque d’accentuer la pénurie alimentaire. En effet la FAO (L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture) est inquiète car l’Afrique est importatrice des produits alimentaires, conséquence de l’absence de diversification économique notamment pour les pays exportateurs de matière première. La chute des cours augmente mécaniquement dans le budget la part consacrée à l’importation des produits alimentaires entraînant une augmentation des prix qui va pénaliser les plus pauvres. D’autant qu’avec la crise, et les difficultés d’approvisionnement, les prix des denrées alimentaires ont flambé en partie aussi par la spéculation des gros commerçants.

À cela s’ajoute la faiblesse des récoltes due au réchauffement climatique qui, avec l’effet Niño, provoque sécheresse et inondations et accentue fortement l’invasion des criquets qui ont dévasté les cultures notamment dans les pays de l’Afrique de l’Est comme le Kenya, l’ Éthiopie, la Somalie et l’Ouganda, fragilisant plus de 25 millions de personnes.

Les effets d’annonce de Macron

Emmanuel Macron a précisé la politique de la France vis-à-vis de l’Afrique lors de son interview à Radio France International le 14 avril dernier. Beaucoup de formules creuses et de démagogie pour cacher la vacuité des propositions ordonnées autour quatre axes. Le premier est de répondre aux besoins sanitaires. La proposition est de prendre une partie de l’argent récolté par Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme pour financer la lutte contre l’épidémie du Coronavirus, en d’autres termes déshabiller Paul pour habiller Pierre. Deuxième axe, la mutualisation de la connaissance entre les différents réseaux de chercheurs. Troisième axe consacré à l’humanitaire en mobilisant les agences Onusiennes comme le Programme Alimentaire Mondial, comme si ce dernier avait attendu le feu vert de Macron. Quant à la France, elle s’engagerait à participer à cette politique humanitaire en utilisant … ses forces armées basées en Afrique. Le dernier axe est financier. Si Macron confirme ses propos sur l’annulation de la dette des pays africains lors de son intervention télévisée du lundi 13 avril, la parole ne rejoint pas le geste. En effet la mesure proposée par le G20 et soutenue par la France est juste un moratoire. Comme l’explique Macron « Ça veut dire que le temps de la crise, on laisse les économies africaines respirer et ne pas servir les intérêts de la dette. C’est une étape indispensable, (…) elle doit précéder d’autres étapes sur lesquelles nous devons travailler, qui sont des étapes de restructuration de la dette africaine. »

Une mesure jugée par l’OCDE comme notoirement insuffisante7. En effet l’endettement des pays africains est de 365 milliards de dollars avec un remboursement annuel de 32 milliards.

Le moratoire ne porte que sur 20 milliards. Pour beaucoup de pays africains qui sont exportateurs de matière première, le très fort ralentissement de l’économie a des conséquences désastreuses pour le budget, d’autant que les pouvoirs locaux n’ont eu de cesse de gaspiller l’argent de ces revenus par la corruption, l’évasion des capitaux et les grands travaux aussi coûteux qu’inutiles tout cela pour le plus grand bénéfice des entreprises industrielles et bancaires des pays riches.

L’enrayement de l’épidémie nécessite de débloquer rapidement d’importantes sommes d’argent pour remettre à flot les structures médicales et sanitaires, fournir les équipements aux personnels soignants et mettre à disposition pour les populations les plus pauvres les produits de première nécessité.

En se prononçant pour l’annulation de la dette africaine, Macron fait une opération politique contre la Chine qui possède à elle seule 40 % de cette dette et l’utilise pour ancrer sa présence sur le Continent et accaparer les ressources naturelles, en troquant une partie des créances contre des actifs.

Si on regarde de plus près, au-delà de la com, l’aide réelle de la France, s’élève à 1,2 milliard d’euro décomposé en un milliard de prêts (donc des dettes futures) et seulement 150 millions de dons et encore ces sommes étaient déjà budgétées puisque de l’aveu du ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian il s’agit d’une réorientation du budget de l’aide à l’Afrique8.

Que l’on soit en France ou en Afrique, il n’y a décidément rien à attendre de Macron sauf si on est évidement patron ou potentat, ces fameux premiers de cordés qui poussent l’humanité dans le précipice.

18/04/2020

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