Juin 1940 : les « républicains » sabordent la République

Dans le cas de la 3e République française, les personnalités politiques qui ont conduit la France à la capitulation de 1940 avaient toutes été élues en 1936. Autrement dit, à l’exception de quelques députés communistes qui avaient été privés de leurs droits civils pour leur opposition à la guerre, ce fut un parlement de « gauche » qui a décidé, à une écrasante majorité, de remplacer la République par l’État français avec Pétain à sa tête. Comment expliquer ce fait ? L’ascension de Pétain n’a nullement été la conséquence inévitable de la victoire des chars allemands. Après la défaite du gros des forces militaires françaises en mai-juin 1940, d’autres voies d’action étaient parfaitement concevables. Mais la substitution de la démocratie française par le régime de Pétain correspondait aux instincts majoritaires de la classe dominante française, qui était déterminée à utiliser la défaite de son armée pour revenir sur les acquis sociaux et se venger de l’humiliation subie lors de la victoire du Front populaire et de la grande grève de Juin 1936. Pétain a été le mécanisme qui lui a permis d’atteindre ce que son plus talentueux et réactionnaire idéologue, Charles Maurras, appelait « une divine suprise ». De plus, Pétain leur permettait également de sublimer idéologiquement la défaite, à travers la restauration culturelle atavique impulsée par Vichy sous le slogan de « Travail, Famille, Patrie ».

Bien entendu, dans des circonstances normales, un tel retournement radical du rapport des forces sociales et politiques entre le travail et le capital aurait été impossible en France. […]

« C’est Pétain qu’il nous faut » était le cri de guerre de l’extrême droite depuis 1936. Cependant, même si le vieux maréchal était assez populaire, son activité politique avait été limitée avant mai 1940, jusqu’à ce que sa candidature comme Premier ministre soit orchestrée par un maître de l’intrigue et du chantage, Pierre Laval, et adoptée par une majorité écrasante des députés et des sénateurs (y compris, comme on l’a souligné, par de nombreux parlementaires de « gauche » de 1936). […]
En même temps, il est difficile de nier qu’un retournement radical des normes et des habitudes de comportement de centaines d’hommes politiques – dont six ou sept ont joué un rôle décisif dans cette tragi-comédie – ne pouvait se produire que parce qu’il était en accord avec les nécessités collectives et le souhait conscient de la majorité de la bourgeoisie française. Pour cette classe, il était non seulement devenu impératif de changer de camp en plein milieu de la guerre, mais également de liquider les conquêtes réformistes du mouvement ouvrier français. […]

Extrait de Ernest Mandel, « Les individus et les classes sociales : le cas de la Seconde Guerre mondiale » (1986) : http://lcr-sap.be/mandel-spip/ecrits/art...

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