Viols, violences : les femmes face à la justice patriarcale

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, pour un fait aussi grave qu’un viol, la plupart des victimes ne portent pas plainte et, même lorsqu’elles le font, il est très peu probable que leur agresseur soit condamné. Des enquêtes récentes de sociologues tentent d’analyser les raisons de ce phénomène. C’est une question dont le mouvement féministe doit se saisir, car ces phénomènes démontrent encore une fois que la fin de la domination masculine dépasse largement la simple question de la législation et des droits, même si cette question est essentielle.

Des chiffres qui démontrent l’ampleur des violences sexuelles et sexistes1

On estime à 117 000 le nombre de victimes de viol ou de tentative de viol chaque année en France2. Parmi celles-ci, seulement 13 708 déposent une plainte (11,7 %). Mais la plupart seront classées sans suite par le parquet, et seules 3 774 (30,8 %) font l’objet de poursuites. À la suite de quoi, sont prononcées 2 280 mises en examen pour viol. Alors qu’un viol devrait systématiquement être jugé en cour d’assises ou tribunal pour enfants, cela concerne seulement 1 159 cas, le reste étant renvoyé en correctionnelle, ce qui revient à invisibiliser le viol. Et au total, seulement 1 003 condamnations sont prononcées pour viol soit 0,86 % des 117 000 viols ou tentatives… Le chiffre des violences conjugales dans leurs formes les plus graves (violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint) est encore plus important puisqu’on estime que chaque année 223 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont concernées.

Contrairement à ce qu’on essaye de nous faire croire, la plupart des violences n’ont pas lieu dans la rue, dans des parkings sombres… elles ont lieu au sein du foyer et sont perpétrées par des proches de la victime. Dans 90 % des cas, les victimes connaissent leur agresseur. Les violences traversent tous les milieux sociaux. Elles sont un élément essentiel du maintien de la domination des femmes par les hommes, de leur contrôle. Cela au service d’un système capitaliste qui profite à fond de la surexploitation des femmes tant dans le cadre du salariat qu’avec le travail domestique réalisé gratuitement très majoritairement par les femmes. Le contrôle du corps des femmes à tous points de vue (productif et reproductif) représente un enjeu tel que capitalisme et patriarcat se combinent pour verrouiller par tous les moyens cette domination, y compris par les violences physiques dont les viols et les féminicides sont les formes les plus extrêmes.

Mais pourquoi les victimes ne portent-elles pas plainte ?

Dans le cadre de ce système de domination, on comprend bien que la justice bourgeoise et patriarcale joue son rôle. Mais il est moins facile de comprendre pourquoi il y a si peu de plaintes.

Une des raisons réside dans le mécanisme des violences lui-même et l’emprise exercée par l’agresseur. À cela s’ajoute le coût des procédures judiciaires. Enfin, les femmes savent que la probabilité que l’agresseur soit condamné est très faible, que les procédures sont longues et douloureuses… Les moyens alloués à la justice et aux enquêteurs sont insuffisants et démontrent le peu d’importance donnée à la lutte contre les violences sexistes. Les professionnelEs sont peu ou pas formés à l’accueil des victimes et sur les spécificités liées à ce type de violences. Les conséquences des traumatismes subis peuvent constituer une difficulté à la reconstitution des faits, et parfois les victimes ne se rappellent les violences que plusieurs dizaines d’années après. La justice n’en tient absolument pas compte.

Mettre fin à l’impunité des agresseurs

Il faut bien sûr des moyens pour la justice afin qu’elle traite les affaires dans des délais et des conditions acceptables. Il faut que tous les professionnelEs en contact avec des victimes de violences sexuelles ou sexistes soient formés spécifiquement. Il faut des moyens pour les associations qui accueillent les victimes de violences, et des logements d’urgence pour les femmes, en particulier celles accompagnées de leurs enfants. La peur doit changer de camp : ce sont les agresseurs qui doivent être montrés du doigt et pas les femmes.

Mais les violences sont systémiques et ne pourront pas être réglées seulement par des moyens pour la justice, qui ne peut être qu’une solution d’après-coup : c’est l’ensemble des rapports femmes-hommes qu’il faut changer. Cela passe notamment par la mise en place d’une véritable éducation non sexiste dans les écoles.

Il faut modifier les conditions matérielles qui permettent l’oppression des femmes : c’est-à-dire en finir avec la surexploitation des femmes dans le cadre du salariat en revendiquant l’égalité salariale, la revalorisation des pensions, des minimas sociaux, etc. Et en finir aussi avec le partage inégal du travail domestique, ce qui nécessite pour commencer une réduction massive du temps de travail, et l’arrêt de la casse les services publics. 

Pour obtenir tout cela, c’est seulement avec un rapport de forces suffisant que nous pourrons gagner, car nous ne pouvons compter que sur nos propres forces et être dans la rue le 24 novembre, le plus nombreuses et nombreux possible. Et surtout en faisant du 24 novembre le début d’un mouvement massif, car les violences sexistes ne sont pas une fatalité !

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