Suisse : la grève du 14 juin, vers un mouvement féministe de masse ?

La construction de la grève féministe et des femmes en Suisse, qui a mobilisé plus d’un demi-million de personnes le vendredi 14 juin, a duré toute une année et a demandé beaucoup d’efforts.

De manière générale, construire un mouvement social et de contestation – dans un pays où règnent les partis de droite et où la principale arme des travailleurEs qu’est la grève, se trouve dans les mains du patronat, par le biais de la Paix du travail1 – n’est pas chose facile. Cependant, la grève féministe et des femmes a mobilisé plus d’un demi-million de personnes vendredi dernier. Une mobilisation politique historique, dépassant la grève de 1991, autant en chiffres qu’en répertoires d’actions ou en degrés de contestation sociale. Il faut rappeler que le mouvement actuel dénonce ouvertement l’économie capitaliste se faisant sur le dos des femmes, chose absente en 1991 !

Le gros du travail politique reste à construire

Si la grève de 2019 a pris une ampleur inédite, c’est notamment dû à son caractère décentralisé. À partir du moment où les collectifs autour des lieux de vie, de quartier, de travail, de formation se sont mis sur pied, les femmes se sont emparées de ce moyen d’action politique nécessaire qu’est la grève. La diffusion et la préparation décentralisée a popularisé la grève, ce qui a permis de constituer un front large de contestation.

Cependant, à ce stade, le gros du travail politique reste à construire. Après avoir réussi à mobiliser autant de personnes autour des revendications du manifeste2 – sur le rapport au corps au travail ou dans l’espace public – nous devons absolument œuvrer pour assurer un mouvement social pérenne, inclusif et se revendiquant du féminisme de la totalité, c’est-à-dire du féminisme ne reproduisant pas d’oppressions envers d’autres catégories sociales3. En tant que militantes féministes, antiracistes et anticapitalistes nous devons récuser le féminisme d’État et faire en sorte que ce mouvement en émergence devienne le plus ouvert possible. Désormais, il faut être attentif à la forme que ce mouvement peut prendre tout comme à son ancrage politique. Et il en va de même de la stratégie politique à adopter. 

Politisation et réflexion collective

Élaborer un nouveau cahier de revendications, à partir de la (nouvelle ?) composition sociale du mouvement ? Maintenir les revendications en rendant plus visibles celles jusque-là implicites, notamment sur le racisme et l’islamophobie ambiantes touchant des femmes musulmanes, Rroms ou travailleuses sexuelles ? Chercher à inclure les personnes dont les conditions et les droits ont été jusque-là invisibilisés dans nos réflexions, actions, manifestes ? 

Une chose est sûre, nous devons continuer à mettre en avant le travail reproductif fait par les femmes, défendre le développement des services publics, la réduction générale du temps de travail, mais aussi combattre les politiques d’austérité qui s’imposent à l’agenda politique et impactent particulièrement les femmes précaires et issues de l’immigration comme l’augmentation de l’âge de la retraite, l’interdiction du port de la burqa ou encore la hausse des primes d’assurance maladie ! Toutefois, combattre les politiques élitistes et racistes ne suffit pas pour créer un mouvement révolutionnaire auquel nous aspirons tant. Pour qu’il soit véritablement révolutionnaire et émancipateur, il doit impulser les idées et œuvrer pour les libertés de toutes et tous. C’est uniquement par ce processus de conscientisation, de politisation et de réflexion collective – émanant de la base et qui a déjà débuté – que nous parviendrons à mettre au centre du débat les ­revendications des « 99 % ». 

Tamara Knežević 

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