« Quatre jours après les élections, nous avons réussi à imposer le débat sur la situation des femmes en Italie »

Entretien. Marie Moise est militante de l’organisation Communia, de l’espace autogéré Ri-Make à Milan et fait partie du mouvement féministe Non Una di Meno.

Qu’a donné la grève des femmes en Italie ce 8 mars? 

Chez nous, c’était la deuxième année qu’on faisait la grève pour le 8 mars, mais cette année on avait fini d’écrire le plan féministe contre les violences faites aux femmes et la violence de genre : ce plan, c’est notre analyse de la violence de genre et les solutions que l’on propose à tous les niveaux dans la santé, l’école, à l’université, au travail, etc. On a préparé la grève en lien avec ce plan. L’idée, c’était de dire « Aujourd’hui on s’arrête car le monde qu’on veut c’est celui qu’il y a dans le plan ». Ça fait maintenant deux ans que l’on se retrouve tous les 3 mois dans des assemblées nationales de Non Una di Meno [« Pas une de moins »], qu’on se retrouve pour organiser le 8 mars, et on s’est organisées au niveau national et au niveau local. Il y a un mois et demi on a fait la dernière assemblée nationale à Milan, où on a décidé d’appeler à la grève et de rejoindre la mobilisation internationale. 

Mais on avait une situation assez spécifique cette année car le 8 mars, était 4 jours après les élections du nouveau gouvernement, et ça a provoqué des difficultés. D’abord, parce qu’en Italie on a une loi qui dit que pendant les 7 jours précédant et suivant les élections il n’y a pas le droit de faire grève dans plusieurs secteurs de la fonction publique, notamment dans les ministères mais aussi dans les mairies, les institutions régionales, etc. Et évidemment ce sont des secteurs très féminisés. Ensuite, c’était assez compliqué de parler de la grève alors que tout le monde parlait des élections. Dans ces élections, la question des femmes était complètement absente de tous les programmes. Malgré tout, on a quand même maintenu l’organisation de la grève, qui était un appel à la grève productive et reproductive, c’est-à-dire la grève au travail et dans le foyer. Ça permet de politiser aussi ce qu’est la reproduction sociale : le travail domestique imposé aux femmes. Dans le même temps, on a proposé de prendre en charge ces tâches de manière socialisée en organisant par exemple des écoles maternelles autogérées sur les places. 

Cette année ça a été très difficile par rapport à l’année dernière, car l’année dernière on avait organisé beaucoup d’assemblées sur les lieux de travail avec l’aide de syndicats. 

Mais la victoire aux élections de partis réactionnaires n’a pas donné aux gens l’envie de manifester ? 

En fait c’était très difficile de médiatiser le 8 mars alors que toute la presse était focalisée sur le candidat qui allait résoudre tous les problèmes de l’Italie. Sachant que le débat était très à droite et faisait croire que le problème de l’Italie c’est l’immigration. C’était difficile de proposer un autre débat. 

Est-ce que vous vous avez pu travailler sur la question des femmes migrantes ?

Tout à fait, puisqu’il y a un chapitre entier, dans le plan qu’on a rédigé, pour expliquer les croisements entre racisme et sexisme, mais aussi la situation concrète des femmes migrantes en Italie.

Est-ce que malgré tout il y a eu du monde aux manifestations ? 

Dans les plus grandes villes, on organisait une journée entière d’initiatives sur les places. L’idée c’était de mobiliser pendant les 24h. À Milan et à Rome, il y avait des sit-in pendant la matinée. Au niveau national, on s’était coordonné pour organiser des manifs entre 17h et 18h. À Milan et Bologne il y a eu 10 000 personnes, et entre 15 et 20 000 personnes à Rome. 

Est-ce que les syndicats appelaient à la grève ? 

Très peu. Principalement les syndicats les plus radicaux, mais ils sont très petits. Un des problèmes, en Italie, est que les femmes sont de moins en moins syndiquées, par exemple la grande majorité des femmes de notre mouvement ne sont pas syndiquées. Ce qui rend difficile de mener la bataille dans les syndicats, mais aussi directement sur les lieux de travail. Ça nous demande d’organiser les lieux de rencontre ailleurs comme dans les lieux autogérés, les maisons des femmes. 

Dans les mois qui ont précédé la grève, il y a eu beaucoup de débats sur le harcèlement au travail, à partir de la question #MeToo, puisqu’Asia Argento, une des femmes qui a accusé Harvey Weinstein, est une actrice italienne. Et elle a été très attaquée par l’opinion publique, notamment par beaucoup de femmes, et donc notre mouvement lui a écrit une lettre pour lui dire qu’on la soutenait et qu’il faut passer de #MeToo à #WeTooGether. Elle a répondu publiquement qu’elle manifesterait avec Non Una di Meno dans la rue le 8 mars, ce qui a permis de médiatiser pas mal cette question. 

Il y a aussi des collectifs de travailleuses qui se sont mis en place comme à Milan où il y a un collectif de serveuses sous-payées dans un hôtel de luxe (4 euros de l’heure alors qu’une nuit à l’hôtel coûte 700 euros). Ça fait quelques semaines qu’elles sont en lutte et on a aussi utilisé la journée du 8 mars pour les soutenir. Notamment avec un repas solidaire à la fin de la manif qui était organisé par les travailleuses et travailleurs de l’usine autogéré Ri-Ma Flow et des demandeurs d’asile avec une caisse pour la lutte des serveuses. 

De fait, Non Una Di Meno a assuré un travail syndical pour les intérêts spécifiques des femmes que ce soit la précarité, les bas salaires ou la question du harcèlement. Car les syndicats traditionnels en Italie ne le font pas. 

Quelles sont vos perspectives après le 8 mars ?

C’est un peu difficile, on ne sait pas vraiment encore, on a toujours une discussion à trancher sur cette question à la prochaine assemblée nationale, car on a déjà eu les premières discussions au niveau local, mais nous devons les poursuivre. On a déjà quand même l’idée de se mobiliser le 22 mai parce qu’il s’agira du quarantième anniversaire de loi qui permet d’avorter en Italie. Mais il faut toujours se mobiliser, car il y a toujours de grosses difficultés à appliquer ce droit en Italie. Car une partie de cette loi permet aux médecins qui les souhaitent de refuser de le faire. Aujourd’hui c’est 7 médecins sur 10 qui refusent de pratiquer l’avortement. Il va y avoir une manifestation nationale

Mais il faut trouver des perspectives de construction du mouvement en dehors des seules dates de mobilisation, et pour cela on va repartir du fait que le 8 mars a été un succès au niveau international en particulier avec la grève dans l’État espagnol. Et en Italie, on a réussi à organiser la grève des femmes. Quatre jours après les élections, nous avons réussi à imposer le débat sur la situation des femmes en Italie. On a réussi à redonner de l’importance au mot féminisme en Italie. 

Notre problème principal reste l’absence de mobilisations sociales en dehors du mouvement des femmes. 

Est-ce que le mouvement Non Una di Meno commence à avoir des liens internationaux ?

On a concrètement suivi la construction de la grève des femmes dans l’État espagnol grâce à des camarades italiennes qui y vivent. Par les réseaux sociaux on est en lien. La construction des liens concrets et durables internationaux n’existe pas encore. Mais c’est sûr qu’il y a une perspective internationaliste qui est à consolider. Car nous sommes dans une nouvelle vague du mouvement féministe. En Italie, nous utilisons l’image de la marée pour décrire le mouvement des femmes, en ce moment elle est haute, parfois la marée est basse, mais le féminisme est toujours là, car il y a toujours des femmes qui se battent. 

Propos recueillis par Mimosa Effe

 

 

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