Le 21e siècle sera féministe

Retour sur l'année 2018, qui aura confirmé deux choses : la tendance mondiale au développement des luttes féministes par en bas et la multiplication des remises en cause directes et indirectes par les États des droits des femmes et des LGBTI1. Retour sur une année porteuse d’espoirs… et de combats !

L’avortement, une lutte encore et toujours d’actualité

La moitié des avortements pratiqués dans le monde le sont encore dans des conditions à risque pour les femmes, majoritairement en Afrique ou en Amérique latine. C’est dire si le combat pour le droit à l’avortement libre et gratuit est encore d’actualité. Cette année encore, des luttes majeures ont eu lieu dans plusieurs pays. En Pologne, les femmes se sont mises en grève contre une aggravation des conditions d’accès à l’IVG (qui restent très limitées). En Irlande, une campagne militante a débouché sur une modification de la constitution ouvrant la porte à l’accès à l’IVG. En Argentine, malgré la mobilisation extraordinaire et une première victoire au Parlement, le Sénat a repoussé la libéralisation de l’avortement. Mais les femmes d’Argentine n’ont pas dit leur dernier mot !

Même dans les pays où ce droit semble acquis, les politiques d’austérité et l’ordre moral sont une menace permanente. En France, près de 5 000 femmes doivent encore partir à l’étranger à cause des délais trop courts, près de 150 centre IVG ont fermé ces dernières années et, ici comme en Italie, la clause de conscience des médecins est un vrai frein. Localement, des luttes s’organisent pour sauvegarder des services menacés de fermeture ou gravement restreints comme à l’hôpital Tenon à Paris.

Parce que c’est un élément fondamental du droit à disposer de son corps, les femmes se mobilisent massivement, voire se mettent en grève pour le défendre. Les manifestations de solidarité internationale avec les femmes de Pologne, d’Irlande, des États-Unis… montrent également à quel point la conscience de la nécessité de ce droit pour toutes et partout reste forte.

Contre les violences : reconstruire le mouvement féministe

L’année 2018 a aussi été marquée par la poursuite des luttes contre les violences faites aux femmes. En Amérique latine, la vague partie d’Argentine autour du mouvement Ni una Menos ne semble pas s’affaiblir. Au contraire, la mobilisation s’enracine dans l’ensemble du continent. Que ce soit au Mexique, au Pérou, en Équateur… les conditions de vie des femmes ne leur laissent pas le choix : la solidarité et l’auto-organisation sont les seules solutions. Au Brésil, l’assassinat de Marielle Franco démontre à quel point une militante noire, lesbienne et issue des quartiers populaires qui combat toutes les oppressions constitue une ennemie à abattre. La réponse n’a pas été la peur ou l’abattement, mais des mobilisations massives au Brésil, et des manifestations de soutien à travers le monde.

En Europe, la situation des femmes est évidemment moins violente au quotidien et pourtant, en France, on compte encore une femme assassinée tous les 2,5 jours par son (ex-)conjoint. Avec la libération de la parole portée par la vague #metoo de 2017, les mentalités changent. Un peu. Mais le traitement judiciaire des violences, en particulier des viols, montre le chemin qui reste à parcourir : sur les 117 000 viols ou tentatives de viol qui, selon les estimations, ont lieu chaque année, moins de 1 % donnent lieu à une véritable condamnation.

À ce sujet, l’organisation de la journée du 24 novembre dans la cadre du mouvement Noustoutes marque sans doute une avancée importante dans la reconstruction d’un mouvement féministe. En effet, 23 ans après la marche du 25 novembre qui avait rassemblé 50 000 personnes à Paris et avait été l’inauguration du mouvement social de novembre/décembre 1995, était affichée la volonté de dépasser les clivages historiques du mouvement féministe français sur le le voile et la prostitution. Pari partiellement réussi puisque, si plusieurs cadres d’organisation de la marche se sont juxtaposés, l’ampleur de la mobilisation a été, elle, sans commune mesure avec celle des années précédentes. Dans l’État espagnol et en Italie, la question des violences donne également lieu à une mobilisation qui s’approfondit.

On peut donc espérer qu’à l’échelle internationale, même si les situations sont très hétérogènes, la lutte contre les violences soit un axe de convergence et de reconstruction d’un mouvement féministe massif et radical. La prise de conscience de l’ampleur du phénomène des violences sexistes et de leur rôle clef dans la maintien du système capitaliste et patriarcal en fait un combat extrêmement subversif.

8 mars : grève internationale des femmes

Dans la suite du 24 novembre, le 8 mars constituera la prochaine échéance importante de mobilisation internationale. Alors que l’appel à la grève le 8 mars, lancé en 2017 depuis l’Argentine, s’est construit progressivement, et a connu l’année passée une ampleur retentissante dans l’État espagnol avec 5 millions de grévistes, l’enjeu est de faire mieux cette année. En s’appuyant sur le travail des 2 années précédentes dans les organisations syndicales et sur celui mené pour construire le 24 novembre, on peut espérer convaincre davantage de secteurs de faire grève. Il faut bien sûr argumenter sur le fond : la question du travail est un enjeu clef tant pour ce qui concerne l’égalité des rémunérations, que la répartition du travail domestique. 70 % du travail effectué dans le monde est non rémunéré et est effectué essentiellement par les femmes ! Un chiffre qui permet de comprendre l’enjeu que représente, pour le système capitaliste, la domination des femmes à l’échelle de la planète... En France, la présence importante des femmes dans le mouvement des Gilets jaunes est la conséquence de leur surreprésentation parmi les travailleurEs pauvres, les plus précaires, à horaires décalés et hachés, à faibles pensions de retraites, avec la galère que connaissent en particulier les femmes qui élèvent seules leurs enfants…

Comme on l’a vu l’année dernière dans l’État espagnol et en Argentine, la grève est à la fois un moyen de visibilisation du travail des femmes dans les sphères publique et privée mais aussi un moyen de lutte : égalité salariale, réduction du temps de travail, etc. Nous n’obtiendrons rien sans rapport de forces ! Le Manifeste pour un féminisme des 99 % de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser2 peut être un point d’appui théorique à combiner avec la mobilisation, pour reconstruire un mouvement féministe. Ce manifeste porte l’idée d’une alternative au féminisme libéral, pour un féminisme anticapitaliste et antiraciste, qui fait le lien avec la nécessité de transformer la société, en tenant compte de la préservation de la planète, dans une perspective d’émancipation de touTEs. Tout un programme pour 2019 !

Commission nationale d’intervention féministe

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