« Affaire » Tariq Ramadan : la nécessité d’un mouvement féministe antiraciste

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Féminisme
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L’affaire aurait pu être relativement simple. Il aurait pu s’agir d’un nom à ajouter à la longue liste des hommes agresseurs, violeurs. À la longue liste des hommes qui détiennent un pouvoir (politique, médiatique, de classe…) et qui sont tour à tour en train de tomber.

Mais il s’agit de Tariq Ramadan, et il n’en fallait pas plus pour que la presse et certains politiciens profitent de l’occasion pour laisser libre cours à leur islamophobie. Charlie hebdo, Valls et les autres deviennent soudain féministes. Les femmes ont décidément bon dos.

Haro sur Mediapart

Après avoir interrogé le silence des musulmanEs, comme s’ils avaient des comptes à rendre, certains ont entrepris de dénoncer la prétendue « complicité » des celles et ceux qui auraient soutenu Tariq Ramadan. Dans une « Une » dont l’esthétique n’est pas sans rappeler celle des années 1930, Charlie hebdo accuse ainsi Edwy Plenel et Mediapart d’avoir dissimulé les actions de Tariq Ramadan. 

Peu importe qu’il n’y ait aucune preuve pour affirmer cela. Peu importe que Charlie hebdo, à l’inverse d’Edwy Plenel, ait, à de nombreuses reprises, cautionné le sexisme et le racisme1 et souvent un savant mélange des deux. Manuel Valls a quant à lui accusé Edwy Plenel de complicité2, assurant que lui-même aurait toujours vu la duplicité de Tariq Ramadan… Un Valls dont la « duplicité » est sans limite lorsqu’on se souvient que, lors de l’affaire DSK, il avait comme tant d’autre insisté sur la présomption d’innocence de son « ami ». Deux poids, deux mesures donc. 

Face à ces attaques, une tribune de soutien à Mediapart et Edwy Plenel, aujourd'hui signée par plus de 150 personnalités, est parue le 12 novembre3.

Injonctions faites aux musulmanEs

Si la presse, dans son ensemble, reste mesurée à l’égard de Mediapart, elle ne l’est absolument pas à l’égard des musumanEs, utilisant la même rhétorique que sur les questions de terrorisme : les musulmanEs devraient se « désolidariser ». Il y a une injonction à s’exprimer, en essentialisant la figure du « musulman » qui serait forcément un soutien de Ramadan. 

Qui plus est, et ce contrairement à ce que l’on essaye de nous faire croire, des féministes musulmanes et antiracistes se sont rapidement exprimées. Avec des mots souvent très justes, comme dans le communiqué de l’association Lallab publié le 31 octobre, titré « Notre soutien aux victimes est total »4 : « Nous vous soutenons, nous vous croyons, et nous sommes de votre côté. Nous savons à quel point il est dur de parler ou de témoigner, d’autant plus lorsque la personne incriminée est connue, puissante, voire intouchable. Et bien sûr, nous n’oublions pas celles qui n’ont pas pu le faire. » Comme dans une tribune collective publiée quelques jours plus tard par Le Monde5 : « Devant une telle asymétrie des ressources et de crédibilité accordée aux uns contre les autres, nous, féministes antiracistes et musulmanes, nous choisissons d’inverser la charge de la preuve, et de croire la parole des femmes. »

Construire une solidarité féministe, refuser les divisions

Nombreux sont ceux qui tentent de diviser les femmes entre elles et qui instrumentalisent les questions féministes pour opprimer les personnes racisées, en particulier les musulmanEs. Alors qu’il y a une libération de la parole et qu’un mouvement féministe est en train de se construire, que nous prenons conscience collectivement de l’oppression structurelle qu’est le patriarcat, nous devons refuser les pièges qui nous sont tendus. 

L’incapacité pour le mouvement féministe de comprendre le rôle central de l’islamophobie en France a contribué à rendre impossible, pendant des années, la construction d’un mouvement uni. Alors que nous avons actuellement une vraie chance de reconstruire un mouvement de masse auto-organisé (avec notamment de premières assemblées générales), il est plus que temps que l’ensemble des courants féministes comprennent que nous ne construirons rien si nous laissons le féminisme être instrumentalisé à des fins racistes et islamophobes. 

Il est plus que temps de construire une solidarité à toute épreuve. C’est seulement à cette condition que nous pourrons dire « WeTooGether ».

Mimosa Effe

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