État espagnol : la Catalogne et les enjeux du 9 novembre

Ce qu’on appelle le « processus souverainiste » catalan s’était déjà heurté au mur autoritaire du régime espagnol en 1978. Aujourd’hui, le rejet radical du PP et du PSOE d’une consultation le 9 novembre montre leur mépris total du peuple catalan...

Le gouvernement de Rajoy a suspendu la loi catalane en vue de la consultation, et Artur Mas, le président de la Généralité de Catalogne, n’a pas osé défier la légalité espagnole et le pouvoir judiciaire, voire la cour constitutionnelle présidée par un magistrat du PP... Après des négociations très tendues entre les partis qui ont soutenu la consultation (environ 70 % du Parlement catalan), l’ERC (indépendantistes de centre-gauche, majoritaires en Catalogne aux Européennes) et la CUP (nationalistes révolutionnaires) vont soutenir la proposition du gouvernement de la Généralité de tenir une consultation alternative, mais sans utilisation du recensement officiel. L’ICV (gauche antilibérale et verte) n’y est pas favorable, considérant que le compte n’y est pas...

Vers une épreuve de force incontournable
Dimanche 19 octobre, l’Assemblée nationale catalane (réseau d’organisations et d’associations indépendantistes) a organisé un rassemblement pour exiger l’unité des partis et l’organisation d’élections dans un délai maximum de trois mois en vue de l’indépendance si une majorité claire s’exprime en ce sens. La pression des classes moyennes touchées par la crise est très forte.
La nature réactionnaire du PP et les tensions croissantes dues aux coupes budgétaires ont créé un état d’esprit favorable à l’indépendance. Le gouvernement catalan s’est déchargé de sa part de responsabilité dans les politiques d’austérité sur Madrid, et pour cela a dû surfer sur une vague indépendantiste qu’il ne contrôle pas.
Si cela va si loin, c’est aussi dû à l’absence de victoires du mouvement ouvrier et des mouvements anti-­austérité, ainsi qu’à la faiblesse relative de la gauche anticapitaliste. En effet, dans l’ensemble de l’État espagnol, le basculement des classes moyennes à gauche et son rapprochement avec des secteurs de la classe ouvrière – les marées anti-austérité, l’émergence de Podemos – est partiellement bloqué en Catalogne par le clivage sur l’identité nationale et par le fait que, pour l’instant, la gauche n’est pas capable d’offrir une issue crédible à la fois contre l’austérité et répondant à la question nationale.

Crise politique en Catalogne… et en Espagne
Le PS catalan se « pasokise » très vite. Le PP chute dans les sondages au point de devenir presque extra-parlementaire. CiU (Convergència i Unió, parti nationaliste bourgeois hégémonique depuis la transition) a perdu son hégémonie à cause de l’austérité et de la corruption et est au bord de la scission…
De plus, la montée de la colère, de l’indignation, de la population, avec un nouveau scandale (des cartes de crédit occultes données à des dirigeants de Bankia), la poussée de Podemos dans les sondages et la récente abdication du roi Juan Carlos montrent que l’on est aux portes d’une crise politique majeure dans toute l’Espagne, mais qui peut se précipiter en Catalogne dans les mois qui viennent. Hélas, l’incompréhension par le souverainisme catalan du besoin de tisser des liens de solidarité avec la gauche espagnole reste un obstacle majeur pour pouvoir renverser ce régime, tout comme est impossible un changement de régime en Espagne qui n’offre pas une réponse politique aux revendications catalanes.
Il faut construire un front de toutes les forces pour la rupture sur le plan national et social, et être capable de disputer l’hégémonie politique au nationalisme petit-bourgeois d’ERC, complice de l’austérité avec son soutien « patriotique » aux coupes faites par CiU. Il faut le faire avec la gauche indépendantiste, antilibérale et surtout avec les nouveaux sujets issus de l’auto-organisation populaire. Bref, profiter à fond des opportunités qui s’ouvrent.

De Barcelone, Andreu Coll

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