Philippe Poutou jugé en appel : “On n’a pas l’immunité ouvrière, alors on plonge”

Publié par Les Inrocks, par Mathieu Dejean. Ce 15 janvier s’est tenu le procès en appel de Philippe Poutou et deux de ses collègues de la CGT de l’usine Ford de Blanquefort (Gironde) pour “dégradations volontaires”. Le délibéré sera rendu public le 29 janvier. 

Les confettis ont volé, et la sanction est tombée. En juin dernier, Philippe Poutou et deux de ses camarades de la CGT de l’usine Ford de Blanquefort (Gironde) ont été condamnés à 231 euros d’amende - 431 euros pour l’ex-candidat à la présidentielle du NPA, vraisemblablement considéré comme le meneur - avec inscription au casier judiciaire pour “dégradations volontaires” lors du Salon de l’automobile de 2012. Le 29 septembre de cette année-là, 380 salariés de l’usine automobile du Sud-Ouest profitaient de la vitrine offerte par ce salon à Paris pour attirer l’attention médiatique sur leur lutte pour la défense de leurs emplois, à grand renfort de jets de confettis et d’autocollants “Ford, Sauvons les emplois” apposés au stand du fabriquant américain. La société Ford a déposé plainte contre trois d’entre eux - Philippe Poutou, Vincent Alauze et Laurent Marzin. En montant sur un véhicule exposé pour immortaliser l’action face aux photographes de presse, ils en auraient abîmé le capot avant.

“Nous accuser de dégradations volontaires, c’est aberrant”

Les syndicalistes contestent cette décision. Ce 15 janvier, devant la 28e chambre de la cour d’appel du Tribunal correctionnel de Paris, leur avocate, Me Monique Guédon, a plaidé la relaxe pour “défaut d’élément intentionnel et défaut d’élément matériel”. Selon elle, les prévenus sont montés sur le véhicule “précautionneusement, et sont restés deux minutes pour que la presse les voit, qu’il y ait des photos”, précisant qu’ils étaient “en tennis”. De plus, le prototype concerné, une Ford Mondeo hybride blanche, était fabriqué en “matériaux composites indéformables”. Rien ne permet donc d’entrer en voie de condamnation selon elle.

Vêtu d’un sweat comparable à celui qui lui avait valu une flopée de critiques teintées de mépris de classe lors de la présidentielle de 2017, Philippe Poutou a défendu face au juge son innocence et celle de ses camarades : “Nous accuser de dégradations volontaires, c’est aberrant, déclare-t-il. Si on avait voulu dégrader des voitures on l’aurait fait, ce n’est pas compliqué. Sur la photo, on ne voit pas de dégradations, on a fait cette action pour être visibles alors que des emplois étaient menacés.”

“Si quelqu’un détruit quelque chose, c’est Ford, qui détruit nos emplois”

Pour sa part, la société Ford met en avant un devis daté du 26 mars 2013, soit six mois après les faits, évaluant le préjudice matériel à 6 800 euros. L’avocat du fabriquant automobile ne réclame cependant qu’un euro par personne pour “réparation au préjudice moral” : “Le débat syndical se fait autrement que dans des actes de violence, il ne justifie pas tout. Détruire le stand de Ford n’est pas un moyen. Les véhicules maculés d’autocollants sont privés du sens de leur présence”, a-t-il plaidé.

Détruire ? Le terme fait tiquer Vincent Alauze, qui prend la parole à l’invitation du président de la séance : “Si quelqu’un détruit quelque chose, c’est Ford, qui détruit nos emplois”, rétorque-t-il sous les ors de la petite salle d'audience. Sa remarque rappelle le fond politique de l'action mise en cause, qui n'a rien d'un simple fait divers. A plusieurs reprises, les prévenus font d'ailleurs remarquer que seuls des syndicalistes sont poursuivis dans le cadre de cette affaire. Le but du procès serait-il plus politique que juridique pour Ford ? C’est ce qu’ils semblent suggérer.

“Il y a une présomption de culpabilité pour les militants”

A l’extérieur du Palais de Justice, des dizaines de personnes réunies pour soutenir les trois syndicalistes girondins partagent ce sentiment. Parmi eux, dans le froid matinal de janvier, Jean-Pierre Mercier, délégué CGT-PSA (en lutte contre une rupture conventionnelle collective qui vise à supprimer 1 300 emplois), constate “une aggravation de la politique de répression de la part de nos patrons” : “L’objectif, c’est de démoraliser et de couper les pattes des militants ouvriers, car ils savent que leurs politiques génèrent du mécontentement, et ils craignant des réactions collectives”, diagnostique-t-il.

A ses côtés, au milieu du petit attroupement encadré de camionnettes de CRS, Loïc Canitrot, membre de la CGT Spectacle poursuivi pour “violences en réunion” suite à l’occupation du siège du Medef en 2016, estime aussi que le climat social vire au maccarthysme : “Il y a une présomption de culpabilité pour les militants, comme pour les personnes qui sont solidaires avec les migrants. Les poursuites, c’est le médicament générique de la répression”. Vêtus de gilets jaune fluo floqués de la CGT de l’usine Ford de Blanquefort, Gilles Lambersend et Thierry Captif, des collègues de Philippe Poutou, dénoncent la “criminalisation de l’action syndicale”“Comme on n’a pas d’immunité ouvrière, on plonge”, sourit fatalement le second, reprenant la célèbre formule de l’ouvrier-mécanicien deux fois candidat à la présidentielle.

Ce jour-là, la procureur a jugé que “l’amende était proportionnée” et que les “dégradations volontaires sont caractérisées”, même si elle a requalifié le délit en contravention pour “dégradations volontaires légères”. Le délibéré sera rendu public le 29 janvier. En attendant, les syndicalistes de l’usine Ford de Blanquefort s'apprêtent à mener de nouvelles batailles, alors qu’ils estiment que celle-ci est “réellement en danger à court terme”. En 2008, elle employait 2 000 salariés. Ils ne sont plus aujourd’hui que 850.

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