Mobilisations : « Un cocktail détonnant pour peu que des acteurs syndicaux s’en emparent »

Cette formule est tirée d’une note de conjoncture d’un club de DRH « Entreprise et Personnel » qui regroupe plus d’une centaine de dirigeants d’entreprise. Elle lance un avertissement sur les tensions sociales actuelles et les risques à venir.

Or cette note s’appuie sur un recensement de luttes et une analyse que j’ai réalisées en juin/juillet 2015, analyse jugés proches des réalités par les DRH.

Une explosion « que ni la CGT, ni l’extrême-gauche, ni FO ne sont capables d’organiser »

Pour ce club, nous sommes passés d’un climat de « résignation rageuse » à « un basculement progressif vers des mobilisations, certes indépendantes les unes des autres [...], mais nourries en arrière-plan par un cran de plus dans le rejet de la politique gouvernementale ». Il constate une radicalisation de la base de la CGT et une multiplication des « colères ». Avec une détermination d’autant plus forte qu’elle ne serait pas « contrôlable » par les appareils syndicaux du fait de « l’échec des réformistes ». Il conclut que les prochaines négociations annuelles obligatoires (NAO) pourraient être « un cocktail détonnant pour peu que des acteurs syndicaux s’en emparent ».

Cette note diffère donc des déclarations de M. Valls et des commentateurs sur la situation qui n’aurait jamais connue aussi peu de luttes. Cependant, le club des DRH ne croit pas que cette colère, réelle mais « invisible », se traduira par une explosion car « ni la CGT, ni l’extrême gauche, ni FO, ne sont capables de l’organiser ».

Un cocktail détonnant pour peu que l’extrême gauche s’en empare

Les syndicats ne s’empareront pas de ce climat. Reste l’extrême gauche. Pour cela, il faut comprendre en quoi ce mouvement social est d’abord politique.

La solidarité des classes populaires autour des salariés d’Air France ne s’est pas faite sur les suppressions de postes, mais d’abord contre le mépris des dirigeants, du gouvernement, des partis et des médias, c’est-à-dire contre un mépris vécu au quotidien de manière diversifiée mais qui a un caractère commun de classe.

Une hiérarchie en cravate et chemise impose la détérioration des conditions de travail par un management par la peur. Le gouvernement le légitime et l’aggrave avec les lois Macron, Rebsamen, le projet Combrexelle, et fait passer cette politique de droite par la complicité des syndicats dans le « dialogue social ».

Se faire au quotidien l’expression politique de son contenu collectif de classe

Dans ce contexte, les luttes non coordonnées et émiettées, ­deviennent invisibles. Pour parer au plus pressé, conscients mais démunis pour la lutte d’ensemble, les grévistes exigent alors, non sans tensions, la démission de tel DRH ou directeur... mais en intégrant dans chaque cas un fond croissant d’un sentiment commun de classe.

Ainsi les agents municipaux du Mans écrivent : « Face au mutisme de nos élus, nous n’avons plus d’autre choix que d’aller les chercher là où ils se trouvent... » ; ceux de La Rochelle « dégagent » les élus de l’hôtel de ville et s’assoient à leur place ; des cheminots font irruption au siège de la SNCF avant d’être évacués par les garde mobiles... Cette radicalité qui résume la situation a déjà entraîné des syndicalistes de base, provoquant des remous à la CGT, et a maintenant gagné l’opinion autour d’Air France.

L’expression politique de cette unification s’est faite avec succès par les voix de Xavier Mathieu, du syndicaliste de STX à Saint-­Nazaire refusant de serrer la main à Hollande, de la militante de Lyon « interpellant » Macron avec un pot de yaourt, et bien entendu d’Olivier Besancenot.

Or, depuis juin-juillet, le nombre de luttes a encore augmenté1. S’en « emparer », c’est s’en faire au quotidien l’expression politique de son contenu collectif de classe, en commençant par dire que le 2 décembre, au jugement des inculpés d’Air France, ce sera toute la classe ouvrière qui passera en jugement.

Jacques Chastaing

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