«La bataille qui va arriver est celle de la crise économique et des licenciements»

Entretien avec Alice, salariée dans la microélectronique à Grenoble.

Est-ce que tu peux nous dire comment s’organise la « reprise » ?

Il y a une petite baisse de production qui n’est pas si importante que ça. De fait, la reprise s’est faite depuis déjà plusieurs semaines. Mais depuis le 11 mai on passe un cap. Les salariéEs en production sont celles et ceux qui vont revenir sur site, puisque les autres sont pour l’instant maintenuEs en télétravail. En salle blanche, les salariéEs sont déjà en combinaison, avec des gants et dans un lieu qui est très propre. Ça ne va pas sans poser de questions, parce qu’ils/elles ont quand même des gants et peuvent se toucher le visage. Les cagoules qu’ils/elles ont ne protègent pas, ce ne sont pas des masques filtrants qu’ils/elles ont devant la bouche. Il y a eu un gros travail de fait puisque nous avons a lancé une procédure de danger grave et imminent avec le syndicat. Depuis, beaucoup de choses ont été mises en place.

L’inspection du travail, aussi, a fait un boulot formidable de soutien, d’interpellation, de venir sur site malgré la pandémie etc.

On a donc beaucoup de choses : des masques chirurgicaux, on en consomme 28 000 par semaine, on a du gel hydroalcoolique partout dans l’usine. Après, ça ne résout pas les problèmes de projection et donc de distance de sécurité, de gouttelettes, de contamination manuportée... qui restent encore des grosses problématiques, notamment dans les espaces collectifs. 

Comment ça se passe dans les cantines et les espaces de pause ?

Dans les cantines, il y a des équipes décalées, des gens qui finissent à 13h, ça étale forcément, déjà, les plages où les gens prennent leur pause repas. Après, il y a des tranches horaires pour celles et ceux qui sont présentEs. Le restaurant d’entreprise a été agrandi par un chapiteau, on mange en quinconce et on laisse un plateau présent sur la table pour qu’une équipe de nettoyage spécialisé vienne nettoyer les places qui ont été occupées. C’est un peu une « usine à gaz ».

Ces mesures, vous les avez obtenues pour deux raisons. La première, c’est la pression sociale, syndicale qui a été exercée, et la deuxième, c’est le fait que c’est une entreprise qui a une forte valorisation du capital, non ?

Pour vous donner une idée : cette entreprise fabrique son propre gel hydroalcoolique et elle consomme, donc, plusieurs dizaines de milliers de masques par semaine. Mais, après, elle fournit aussi du gel hydroalcoolique à certains établissements autour. Donc c’est clair que l’entreprise peut et veut investir dans des mesures permettant la continuité de l’activité. Et, y compris parce que c’est une entreprise dont l’État est actionnaire (par ailleurs qui va verser des dividendes, qui touche des subventions de l’État...). Et donc cette politique de redistribuer du gel et des masques à l’extérieur, c’est aussi une politique de visibilité sociale qui est un élément important pour la boite.

Qu’est-ce qu’il se passe par rapport aux gens qui se poseraient la question : « Est-ce que je dois retourner au travail ou pas ? » ?

Depuis le 1er mai, l’entreprise va prendre en charge les salaires à 100% des personnes précédemment concernées par le chômage partiel. Ça veut dire que pour l’instant, elle a décidé de ne pas recourir au dispositif d’aide de l’État. Elle verse 100 % des salaires aux salariéEs qui sont, soit fragiles, soit vivant avec des personnes fragiles, soient celles et ceux dont les enfants scolarisés ne peuvent pas être accueillis dans les écoles. Et donc la bataille, là, aujourd’hui, c’est la question des parents qui ne veulent pas mettre leurs enfants à l’école dans les conditions actuelles (sanitaires ou « pédagogiques », on va dire). Il y a un flou du gouvernement dans lequel, bien sûr, s’engouffrent les entreprises.

Ce sont des salariéEs dont les enfants ne sont pas prioritaires pour aller à l’école.

Parfois et donc, dans ce cas-là, ce que nous dit la direction invariablement c’est : « C’est le choix du/de la salariéE de ne pas mettre son enfant à l’école, et donc, puisque c’est son choix, c’est à lui/elle d’en assumer les conséquences ». Si aujourd’hui touTEs les salariéEs de ST Microelectronics ou de l’ensemble des entreprises disaient : « je n’ai pas le choix, je dois travailler et donc il faut prendre mon enfant à l’école », il y aurait un problème dans les écoles. Parce que, effectivement, le protocole sanitaire dans les écoles ne serait pas applicable avec l’ensemble des enfants de touTEs les salariéEs présentEs. Il y a un double jeu du gouvernement qui consiste, en gros, à transférer la responsabilité. C’est-à-dire que le gouvernement ne dit pas : « Les écoles

maternelles - par exemple - sont fermées ». Il dit : « ChacunE se débrouille, les maires, les directeurs/trices, les enseignantEs,... Mais si l’école est ouverte, elle peut donc accueillir les enfants ». Et, donc, en dernière instance la responsabilité est retransférée sur les parents salariés. 

Quelles batailles syndicales menez-vous en ce moment ?

On demande la rémunération à 100 % de toutes les personnes, soit fragiles, soit vivant avec des personnes fragiles, soit qui ont des enfants en âge d’être scolariséEs (donc de moins de 16 ans), soit qu’ils/elles ne peuvent pas être accueilliEs ou que leurs parents ne veulent pas mettre à l’école parce qu’ils considèrent que ces conditions sont pas réunies pour les y mettre.

Et on demande en particulier l’extension à touTEs les intérimaires qui aujourd’hui ne sont pas prisEs en charge. Ils/elles sont renvoyéEs vers leur boîte d’intérim et ne toucheront que le chômage partiel (84% du net). Nous, on demande l’extension de la rémunération à 100 % à l’ensemble des salariéEs concernéEs, y compris les parents d’enfants qui ne souhaitent pas mettre leurs enfants à l’école.

On a aussi des batailles en cours sur les conditions sanitaires d’accueil, la question de la climatisation, du port des masques en salle blanche, dans le cas de formations... Donc il y a encore plein de points de détails sur lesquels nous menons bataille. Le problème est que l’augmentation du nombre de salariéEs présentEs est une difficulté en tant que telle, pour les flux de personnes qui circulent, pour la cantine, pour les espaces communs... Donc, ce qu’on a réussi à peu près à mettre sous contrôle jusqu’à présent, plus il y a de monde, plus c’est difficile à faire.

Est-ce que vous avez des tests ?

Non, il n’y a pas de test pour l’instant, ce n’est pas à l’ordre du jour du tout. Avec plusieurs problématiques. On a, par exemple, le contrôle de température à l’entrée des usines. Donc ça, c’est déjà problématique parce que ça veut dire que sur le lieu de l’entreprise, potentiellement, on recueille des données médicales sur l’ensemble des salariéEs qui passent.

Avec les tests, le problème serait amplifié. Qui y a accès ? Qui fait les tests ? Dans quelles circonstances ? Qui décide de les faire ? Ce sont des questions que nous nous posons. Parce qu’évidemment, si cette question est centrale dans la gestion de l’épidémie (tester, isoler celles et ceux qui sont effectivement malades), la question est de savoir qui les fait, qui dispose des données, qui les gère... On a un service de santé interne à l’entreprise, donc les tests pourraient être faits sur place. On est au tout début du débat, à la fois dans le syndicat et avec les salariéEs. 

Est-ce que tu peux chiffrer les effets de cette crise sur les personnels précaires de l’entreprise ?

Les contrats précaires qui arrivaient à échéance ne sont pas renouvelés. Il y a quand même un tiers des salariéEs en production qui sont sur des contrats précaires, en CDD ou intérimaires, donc tout ça va arriver à échéance au fil de l’eau. Pour l’instant, il y a une sorte de fuite en avant, c’est à dire que, chez nous, la production n’a pas du tout diminué, en fait, au contraire. Les demandes sont encore très fortes et c’est pour ça qu’ils sont pressés de reprendre l’activité maintenant. Tout le monde voit bien, à la fois la conjoncture économique globale, et pourtant le fait que cela ne se retranscrit pas là, maintenant, tout de suite. D’où l’intérêt pour des boîtes comme celles-là d’avoir un tiers de précaires dans ses effectifs. C’est à dire que c’est effectivement du personnel complètement modulable au jour le jour.

Comment envisages-tu la reconstruction de batailles contre la politique du gouvernement dans sa globalité ?

Cette crise a soulevé plusieurs questions pour nous.

La première question, c’est : « Qu’est-ce que c’est que les productions qui sont essentielles, indispensables ? ». Et donc, on voit bien qu’aujourd’hui la microélectronique... Tout le monde a une puce dans son téléphone, dans son PC etc. Donc, d’un certain point de vue, c’est une industrie importante pour la vie d’aujourd’hui. Mais, quand même, se pose la question de ses conséquences en termes de pollution. Ce sont des questions qui ont été posées, en fait, au début de la crise. Parce que nous, on ne doit pas lâcher sur ces questions de fond dans la société dans laquelle on vit, et des choix - notamment écologiques – qu’on fait. L’usine dans laquelle je travaille consomme l’équivalent de l’électricité de la ville de Chambéry. Donc ce ne sont pas de petites questions, ce sont profondément des questions « de société ». Ce sont des points qui ont été soulevés par cette crise et qu’il faut garder en tête.

Et après, pour moi, la bataille qui va arriver, c’est celle de la crise économique et des licenciements. C’est à dire que nous sommes sur la bataille du maintien de salaire pour tout le monde mais, très prochainement, il est probable que cette bataille se transformera en celle pour le maintien de l’emploi pour tout le monde. Ils vont dire : « on n’a pas licencié » et c’est vrai, ils n’auront pas licencié de salariéE de ST Microelectronics... Mais par contre, potentiellement, on a perdu plusieurs dizaines voire plusieurs centaines d’emplois de salariéEs soit intérimaires soit en CDD. Ça, c’est la prochaine bataille : c’est celle de l’interdiction des licenciements.

Propos recueillis par Antoine Larrache, retranscription par Benj

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