Grève à ONET : « Maintenant ils savent qu’ils ne vont pas nous faire ce qu’ils veulent. »

Entretien. Ils sont 84 à s’être mis en grève contre la société de sous-traitance Onet et la SNCF, du 2 novembre au 15 décembre derniers, pour leurs conditions de travail. Une lutte pour la dignité contre ce géant du nettoyage, qu’ils ont remportée au bout de 45 jours. Oumou, agent du nettoyage, travaille depuis 18 ans pour la SNCF et revient sur cette grève victorieuse dont elle et ses collègues tirent des enseignements précieux, pour elles et eux, et pour l’ensemble des travailleurEs.

Est-ce que tu peux nous raconter comment a débuté la grève ?

On est parti en grève le 2 novembre. On nous a annoncé que le marché allait être repris par Onet. On avait déjà entendu parler d’eux avant, et pas en bien, par rapport à leurs méthodes avec leurs salariés. Ils étaient à peine arrivés qu’ils ont décidé d’attaquer en introduisant dans nos contrats la clause de mobilité pour leur permettre de pouvoir nous envoyer travailler où ils veulent, quand ils veulent. On a dit non cette fois. Onet, quand ils sont arrivés, ont dit « vous ne nous connaissez pas encore, mais ne vous inquiétez pas, vous allez nous connaître. » Ils nous ont vraiment dit ça ! On a compris que c’était une menace, et ça ne nous a pas plu. Cette phrase est beaucoup revenue ensuite dans les assemblées générales. Les grévistes, ce sont beaucoup de salariéEs qui travaillent depuis 10, 20, 30 ans, et c’était une marque de mépris total.

Qu’est-ce qui vous a fait tenir pendant 45 jours ?

Voir qu’ils voulaient nous marcher dessus comme ça dès le début alors qu’ils ne nous connaissaient pas, ça a joué un rôle important. Si on ne se battait pas, on allait vite voir ce qui allait nous arriver. Certains collègues dans les AG répétaient souvent que, si on perdait là, après ça allait être comme ça pendant 5 ans, qu’il fallait qu’on se fasse respecter dès maintenant. Si on ne se battait pas contre leurs attaques contre nos contrats, ça voulait dire plus de vie, rentrer chez toi et être tellement fatiguée que tu ne peux plus rien faire. Mais être femme de ménage, ce n’est pas être des moins que rien. Ça, c’est quelque chose qu’on a compris grâce à la grève. Notre travail, c’est important, sans nous, les gares sont sales. C’est nous qui faisons tout ça. Et ceux qui travaillent dans les bureaux, si on n’est pas là, leur bureau est sale, ils ne peuvent pas travailler. Notre travail a de la valeur et peut être plus que le leur, parce que sans nous, les gens ne peuvent pas utiliser les gares, aller dans leurs bureaux, voyager dans de bonnes conditions. 

Et puis, on savait qu’on était dans notre droit, qu’on avait raison comme a dit Audrey Vernon dans la vidéo qu’elle a fait pour nous soutenir. Et nous, on aime travailler mais il ne fallait pas nous provoquer, on était dans notre droit, on a rien lâché, on a tenu jusqu’au bout. J’y pense tout le temps à la grève, maintenant, on n’oubliera pas tout ça, qu’on a été tous ensemble et que c’est comme ça qu’on a gagné. On n’y serait pas arrivé sans les soutiens, sans l’aide de Sud Rail, de Patrick, Laura, Anasse, Fabien, et tous les gens, beaucoup de monde, qui venaient chaque jour sur le piquet, nous apporter de la nourriture, nous soutenir quand on en a eu besoin. Comme j’arrête pas de le dire, on ne vous dira jamais assez merci.

Vous travaillez dans plusieurs endroits différents, 75 gares en tout, la sous-traitance est un secteur très éclaté, comment avez-vous fait pour vous organiser ?

On travaille dans 75 gares, on ne se connaissait pas entre nous. Mais les chefs d’équipes et les délégués qui sont sur les différentes lignes communiquaient entre eux et, en même temps, chacun communiquait avec les salariés de son secteur. Surtout, dès le début de la grève, on a mis en place des assemblées générales tous les matins à Saint-Denis où venaient tous les salariés, pour qu’on décide collectivement de ce qu’on allait faire, si on continuait ou pas la grève. On faisait des tours dans les gares ensuite, on allait parler aux collègues. On s’appelait tous les jours en fait. Parfois, en AG, c’était compliqué parce que certains pensaient qu’il ne fallait pas quitter les gares car on bloquait nos gares pour qu’ONET et la SNCF ne viennent pas les nettoyer. On se retrouvait dans le local le matin, on était tous très différents mais on a appris à s’écouter, à faire ensemble. On a réussi à rester tous ensemble. On était uni, on avait un même but, on arrivait à s’expliquer pour se comprendre, et on a gagné. En fait j’ai appris beaucoup de choses : à vivre ensemble, qu’on peut avoir différents caractères, éducations, opinions, mais qu’on peut bâtir quelque chose ensemble.

Par rapport à la caisse de grève qui vous a permis d’atteindre environ 80 000 euros, de pouvoir obtenir chacun l’équivalent d’un salaire après deux mois de grève : en quoi était-ce important ?

Au début, on n’avait pas eu l’idée, on ne savait pas ce que c’était une caisse de grève. C’est après que les cheminots sont venus qu’on a mis ça en place. On a vu que c’était important, on ne pensait pas qu’on en aurait besoin au début. Mais après, franchement merci à tous ceux qui nous ont soutenus, parce que deux mois sans un sou c’est pas possible avec les factures, le loyer. C’est vraiment incroyable, surtout que cet argent, on sait qu’il vient de gens qui veulent nous aider, qu’ils ont donné ça en soutien à notre grève, et ça c’est très fort. 

Vous avez organisé plusieurs actions, repas de solidarité avec des personnes, des collectifs, qui vous ont apporté leur soutien. Est-ce qu’il y a des moments de solidarité qui vous ont marqués ?

Ça m’a marqué quand on faisait des barbecues et que les gens venaient acheter des sandwichs qu’on préparait nous-mêmes, on donnait juste un bout de pain avec une merguez et ils te donnaient 20 euros pour quelque chose d’insignifiant, juste pour nous aider. La bande dessinée d’Emma, la dessinatrice, aussi ça m’a beaucoup marqué. Je me suis rendu compte que le travail qu’on fait est important. Elle a donné de la valeur à notre travail, ça nous a fait du bien. Cette bande dessinée, on va l’accrocher dans tous les locaux où on peut, pour que tous les collègues la voient, même pour nos futurs collègues qui n’ont pas fait la grève avec nous, ceux qui vont arriver, il faut qu’ils sachent ce qui s’est passé, ce qu’on a réussi à faire. 

Vous avez gagné cette grève dans une période où il n’y a pas beaucoup de victoires. Que voudriez-vous dire aux salariéEs qui, comme vous, voient leurs droits attaqués, sont méprisés par leur direction ?

Personne ne nous considérait avant cette grève. Mais maintenant, s’ils veulent nous marcher sur la tête, on les fera redescendre sur terre. Avant, les chefs ne nous adressaient pas un sourire, pas un bonjour, mais maintenant ils nous connaissent, ils savent qu’ils ne vont pas nous faire ce qu’ils veulent.  

Propos recueillis par Laura Varlet 

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