Ford Blanquefort : on y arrivera un jour !

Alors que l’échéance de la fermeture programmée de l’usine approche, résignation et détermination sont à l’ordre du jour. 

La situation en ce début d’année 2019 est un peu surréaliste. Officiellement, et si tout se passe comme prévu par Ford, l’activité de l’usine s’arrête en août et d’ici octobre quasiment tout le personnel sera parti, entre départs en préretraites et licenciements. Soit 872 suppressions d’emplois directs, sans oublier les emplois de sous-traitants et équipementiers qui disparaitront, ainsi que, plus discrètement et petit à petit, tous les emplois induits.

Une majorité de salariéEs en spectateurEs

Et pourtant, dans l’usine, Ford réussit à refaire tourner la production, et compte visiblement en finir ainsi, petit à petit, et ce jusqu’au dernier moment. Les collègues ne sont pas du tout motivés, entre usure et écœurement, mais comme c’est malheureusement le cas depuis des mois, le niveau de résistance reste très faible. La majorité est résignée, subit les évènements au jour le jour, spectatrice de la situation alors que nous sommes touTEs à la fois les premierEs concernéEs et les premières victimes.

Est-ce la fin d’une histoire ? Tout porte à le croire. Même l’équipe syndicale et la minorité de collègues combatifs doutent très fortement et ne voient plus trop quoi espérer. Ce qui n’empêche pas de continuer à batailler avec les forces qu’il nous reste, avec détermination qui peut surprendre.

Car il y a quand même une chance, une possibilité de nous en sortir. Paradoxalement, pour le moment, c’est de l’État que viendrait cette chance. Les ministères de l’Économie et du Travail sont sur le dossier, ils semblent déterminés, convaincus qu’il faut sauver cette usine. Les déclarations du ministre Le Maire, la colère et l’engagement à ne « pas baisser les bras », tout cela est important pour nous.

Cela donne de la légitimité à notre lutte, cela donne du sens à ce que nous disons depuis le début. Une fermeture d’usine c’est une catastrophe pour une région, c’est du chômage, de la précarité. Alors tout doit être fait jusqu’au bout, et même au-delà. Il faut prendre conscience que les milliers d’emplois perdus ne se rattraperont pas.

Empêcher la fermeture

La seule solution viable, la seule acceptable, c’est d’empêcher la fermeture, de préserver une activité et les emplois directs et induits qui vont avec. Il est évident qu’en l’absence d’une mobilisation importante des salariéEs et de la population, le rapport de forces nous est très défavorable.

Mais à une minorité pourtant, en refusant catégoriquement la liquidation, en nous accrochant à la défense des emplois, en argumentant sur l’ampleur du dégât, sur la responsabilité des pouvoirs publics et collectivités territoriales, en dénonçant la prétendue impuissance de l’État, en insistant sur le fait qu’il y a forcément des solutions (mêmes « originales »), nous arrivons à (faire) poser les problèmes, à (faire) envisager d’autres hypothèses.

Si l’Etat évoque aujourd’hui la possibilité de racheter l’usine pour la revendre au repreneur, contournant ainsi le blocage de Ford, c’est parce que nous sommes là, derrière, pour pousser. Et on poussera tant qu’on peut et jusqu’où on pourra. L’État doit contrer Ford, comme il faudrait contrer les multinationales. Il faut revenir sur toutes ces libertés données aux capitalistes. Face à l’arrogance patronale, le mépris des droits des travailleurEs, la brutalité de la course aux profits, il est nécessaire d’intervenir radicalement.

Aberration des logiques ultralibérales

Tout le monde voit bien, avec Ford, l’aberration des logiques ultralibérales. Une multinationale pourrait faire d’énormes profits, être archi-rentable, empocher des subventions publiques pendant des décennies, s’engager par accord avec les pouvoirs publics sur le maintien des emplois, mentir à tout le monde, manœuvrer et contourner les lois, refuser un repreneur et puis fermer une usine aussi facilement ? Il y a un problème, mais ce problème ce n’est pas uniquement Ford, c’est aussi Carrefour, Arcelor et tant d’autres. C’est l’extrême facilité qu’il y a aujourd’hui à licencier et fermer une entreprise.

Le problème, c’est aussi la résignation qui touche tout le monde dans la société. Les salariéEs, c’est vrai. Mais tout autour c’est pareil, du côté des collectivités locales, des élus… Et aussi parmi la population en général. Ce qui fait que quand une usine est programmée à la fermeture, personne n’est en capacité de réagir. Une usine ça ferme quasiment sans bruit tant cela apparaît dans la « normalité », comme une fatalité.

Alors qu’il y aurait tant de choses à discuter et à faire. On pourrait discuter de ce qu’on pourrait mettre à la place, de quels besoins pour la population donc de quelles productions utiles. Au lieu de rester coincés dans un projet de nouvelles boites de vitesses, toujours dans l’automobile, on pourrait travailler sur la question des transports collectifs, moins polluants, sur la question des priorités environnementales. Mais qui travaille là-dessus ? Qui propose ?

Au lieu de ça, on a une usine en train de fermer, des salariéEs qui calculent leurs primes de départ ou leurs pensions de préretraite, comprenant bien que ce sera plus dur demain. Mais qu’espérer d’autre ? Au mieux un repreneur sans scrupule qui ose diminuer nos salaires et qui se trouve incapable de finaliser son projet ? Autant se débrouiller seuls chacun dans son coin…

Oui, c’est difficile, tant on ne voit pas d’issue positive. Mais finalement, le moins démoralisant, c’est de continuer à batailler et à pousser pour qu’à un moment donné, les choses finissent par changer, dans le bon sens. Et de ce point de vue, il n’y a pas de raison de désespérer.

Philippe Poutou

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