Ford Blanquefort : Une lutte semée d’embûches… mais on tient

Nous étions 450 environ dans les rues de Bordeaux pour notre dernière manifestation, jeudi 25 octobre, contre la fermeture de l’usine et pour la défense des emplois, partout dans la région. C’est moitié moins que pour la manif du 30 septembre. Mais il ne s’agit pas pour autant d’un échec ni même d’un « essoufflement » comme le titrait le journal Sud-Ouest le lendemain. 

Pour nous, c’est seulement la confirmation qu’il est vraiment difficile de construire une mobilisation dans le contexte actuel. Donc il n’est pas question de se décourager car cette manifestation a démontré que, malgré le fatalisme ambiant, la résistance continue. Et nous avons encore réussi à faire passer ce message : nous sommes vraiment touTEs concernés par le sort d’une usine et de ses emplois ; salariéEs du privé comme du public, ensemble et solidaires, nous serions plus forts pour stopper les ­suppressions d’emplois.

Déjouer les pronostics

Car malgré tous les pronostics en notre défaveur, il n’est certai­nement pas inutile de mener la bataille, de dénoncer encore des licenciements injustifiables, de dire qu’on n’est pas obligés de tout le temps subir, qu’on peut aussi se défendre. De toute façon, si on veut sauver quelque chose, empêcher la catastrophe, il faut tenter, il faut s’accrocher. Si on rate l’exploit, alors on aura tout le temps après pour constater les dégâts.

Et nous comptons toujours sur des bonnes surprises et des retournements de situation. Ces derniers temps, Ford est confronté à quelques difficultés, avec par exemple le report de deux mois de son PSE (du 24 octobre au 18 décembre), ce qui nous donne à nous, salariéEs en lutte, un délai supplémentaire pour tenter de faire changer la donne. Et c’est maintenant peut-être que la colère peut trouver les moyens de s’exprimer.

Par exemple, ces dernières semaines, la direction n’arrive plus à faire tourner l’usine, il n’y a quasiment plus aucune production. Les collègues, de plus en plus nombreux, expriment clairement leur refus de travailler. La direction tempère, hésite, ne voulant surtout pas provoquer une étincelle, retenant même ses cadres arrogants qui ne supportent pas de voir des ouvriers au repos. Elle semble rater sa reprise en main, malgré ses tentatives de division. L’usine reste silencieuse, les machines sont à l’arrêt, des lumières ne s’allumant plus dans certains secteurs.

Les licenciements, la meilleure des solutions ? 

Il y a du ras-le-bol et de la colère, ça discute, ça fait bloc mais la contestation reste difficile à organiser, collectivement. Pourtant, il y a urgence pour nous à trouver des solutions pour mettre la pression sur Ford. Car le temps joue contre nous. Ford veut arriver au terme de son PSE, à son objectif de fermeture. Pour cela, elle manœuvre pour empêcher que les collègues s’organisent, prennent confiance en eux et conscience qu’ils ont les moyens de perturber son plan.

C’est ce qui arrive avec l’histoire du candidat repreneur Punch. Pour Ford, depuis le début il n’est pas question d’une reprise, car ça l’engagerait pour deux ou trois ans de plus, avec des productions qu’il faudrait laisser au repreneur, histoire d’assurer une période de transition inévitable. Mais notre lutte l’oblige à se justifier, à chercher des prétextes. Et maintenant que l’État lui a mis un possible repreneur dans les pattes, il faut bien s’en dépatouiller.

Ford affirme avec cynisme que le repreneur ne garantirait pas la sécurité des emplois ni des salaires de « ses » salariéEs. Du coup, c’est son plan de licenciements qui « offrirait » la meilleure solution. Conclusion : il vaudrait mieux être licenciés par Ford que repris par Punch !

Et d’un autre côté, le repreneur, avant même d’avoir affiné son projet industriel, affiche sa volonté de rogner sur nos salaires, histoire de réduire le « coût du travail ». Quelle originalité…

Si la seule solution pour sauver des centaines d’emplois, c’est ce genre de plan de reprise, alors comment faire pour rester mobilisés ? La plupart des collègues n’étant pas dans la lutte collective, c’est le raisonnement individuel voire individualiste qui l’emporte. De nombreux collègues considèrent en effet qu’il vaut mieux s’opposer à la reprise pour se faire virer par Ford, prendre la prime ou partir en préretraite maintenant, plutôt que de continuer l’aventure avec un repreneur qui n’offre pour l’instant, c’est vrai, aucune garantie pour la suite.

Mener la lutte sur tous les fronts 

Notre bataille aboutirait donc sur cette situation piégée, sans issue favorable ? Depuis le début nous menons une bataille défensive, pour limiter la casse sociale, le plus possible. Les mauvais coups succèdent aux embûches. Il y a de quoi douter fortement. Alors que faire ? Lâcher prise ? Continuer à lutter malgré tout ? Et pourquoi ?

Nous sommes dans une nouvelle phase, avec de nombreuses discussions et tensions en perspective. Mais pour l’instant on garde le cap même si tout est compliqué, tout est histoire de bataille : contre Ford le lâcheur pour les contraindre à accepter la reprise et donner les moyens de réussir la reprise ; contre Punch le potentiel repreneur pour qu’il pense plus à développer son futur plan de production qu’à s’attaquer à nos salaires ; enfin contre l’État afin qu’il agisse vraiment pour imposer une continuité de l’activité sans que ce soit nous les salariéEs qui payions la note.

Sans oublier qu’il nous faut convaincre nos collègues que mener la lutte sur tous les fronts, c’est possible, qu’il en est même de notre intérêt à toutes et tous. Cela fait peut-être beaucoup pour nous mais pourtant on en est convaincus : sauver quelques centaines d’emplois, ça passera par là.

Philippe Poutou

 

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