Ford Blanquefort : justice et lutte de classe

Notre résistance s’avérera peut-être n’être au final que de l’acharnement thérapeutique. On verra bien. En attendant, nous sommes un certain nombre à croire qu’il reste possible de sauver cette usine, les quelques centaines d’emplois directs et derrière quelques centaines d’autres induits. Et notre dernière cartouche est – semble-t-il – la justice.

Ce n’est pas le terrain habituel de la lutte des classes, mais quand même un moyen de défendre nos intérêts de travailleurs, notre droit à l’emploi. En tout cas, sur le papier, nous avons des raisons de croire que nous pouvons perturber le scénario établi, à savoir empêcher la fermeture de l’usine et les licenciements.


Des précédents
Car pour licencier économiquement, il faut une cause économique. Et sans cause économique, il n’est pas possible théoriquement, légalement, de licencier. C’est écrit dans le droit social en France. C’est d’ailleurs à ce titre que de nombreux syndicats ont pu gagner en justice ces dernières années : les Conti, les Moulinex… Les décisions des tribunaux avaient déclaré les licenciements sans cause réelle et sérieuse, donc abusifs.
Mais les lois sont décidément mal faites, car même quand un patron perd, il n’est pas obligé de réintégrer. La réparation reste donc très limitée, d’autant plus maintenant avec le plafonnement des indemnités prudhomales. La réintégration n’est pas prévue dans le droit français. Ce qui limite la portée d’une victoire même si elle permet d’augmenter sensiblement les indemnités de départ. Cela ne console pas de la perte d’un emploi mais soulage un peu quand même.
Notre bataille nous ayant au moins donné des délais importants, nous avons le temps de saisir la justice avant la fermeture de l’usine et la notification des licenciements. Les juges ayant accepté la procédure de jugement en urgence (assignation à la minute) l’audience aura lieu le 4 juin et normalement une décision devrait être rendue un mois plus tard, début juillet.


Continuer à se faire exploiter ?
Cela signifie que si les juges nous donnent raison, s’ils constatent l’absence de cause économique, alors ils invalident la fermeture et les licenciements. Et Ford n’a plus le droit de nous licencier. Cela ne résout certes pas tout mais dans notre situation, c’est déjà quelque chose : au minimum, cela repousse le licenciement et cela permet de relancer les discussions d’une reprise éventuelle de l’usine et de l’activité, donc offre la possibilité de préserver des centaines d’emplois.
Ce n’est pas vraiment une perspective révolutionnaire. Comme le diraient les camarades de Lutte ouvrière, est-ce bien raisonnable de se battre ainsi pour garder son emploi ? Pourquoi continuer à se faire exploiter et en plus sans savoir à quelle sauce on se fera encore exploiter par un repreneur forcément capitaliste et rapace ? Mais le problème est que, pour vivre dignement, nous n’avons pas encore inventé mieux qu’un salaire. Si nous pouvions garder notre salaire sans l’emploi, on serait pour. Mais ce n’est pas vraiment possible.
Alors pour l’équipe syndicale que nous sommes, pour des collègues, même peu nombreux, la bataille pour la défense des emplois est primordiale. Et puis, ne pensons pas qu’à nous, car c’est aussi primordial pour touTEs les salariéEs dont l’emploi dépend de l’activité de cette usine, ce que l’on appelle les emplois induits dans la région. Donc ça compte pour plein de gens, même des gens qui n’en ont pas forcément conscience aujourd’hui.


Une usine qui ferme, c’est une catastrophe pour une région
Le problème surtout chez nous, dans nos têtes, dans celles des collègues et des autres salariéEs, c’est le niveau de résignation, c’est de penser qu’on ne peut rien faire d’autre que revendiquer des primes les plus fortes possible, ce que certains appellent « faire cracher » les patrons. C’est la seule perspective qui nous apparaîtrait réaliste. Et comme le travail est si pénible, si dégradé, si destructeur, si aliénant… le réflexe c’est de vouloir partir vite quand on est virés. C’est légitime, mais pour faire quoi après ? Chercher et parfois trouver un autre boulot mais souvent plus précaire, plus mal payé et où nous sommes encore plus mal considérés ?
Il n’y a sûrement pas de solution parfaite. Mais la bataille pour sauver une usine, le plus d’emplois possible, n’en est pas une si mauvaise que ça. Car une usine qui ferme c’est une catastrophe pour une région, c’est toute une population qui finit par le payer. C’est pour cela que nous essayons de bousculer des pouvoirs publics complètement passifs, incapables d’agir, d’être utiles, de se confronter à Ford. Il en va ainsi de l’État, du gouvernement, qui avaient pourtant fait des déclarations tonitruantes contre Ford, sa « trahison », ses licenciements boursiers. Mais aujourd’hui que font-ils tous ? Nous les avons sollicités pour appuyer notre action au TGI et, à ce jour, aucune réponse, ni oui ni non, le silence absolu. Ils auraient pourtant là une occasion de sortir de leur « impuissance » et d’être efficaces enfin.
Parce que certaines lois existent (encore), la justice, pourtant « de classe », peut rendre une décision qui va ponctuellement dans le sens des intérêts de notre classe, celle des travailleurEs. Cela s’est déjà vu. Une décision qui dirait que ça vaut le coup de ne pas baisser les bras et qu’une multinationale ne peut pas faire absolument tout ce qu’elle veut, qu’il n’y a pas d’impunité éternelle, qu’il est possible de s’en prendre au pouvoir patronal, que nous pouvons à un moment donné faire interdire des licenciements. Cela existe dans le droit : alors on fait.

Philippe Poutou

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