Ford Blanquefort : au bord du gouffre, mais seulement au bord

Y a-t-il à cette heure-ci encore du suspens ? Nous sommes à quelques jours du 28 janvier, la date limite pour l’avis de la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) concernant le PSE (plan de licenciements et fermeture) élaboré par Ford. 

Si le PSE est homologué, Ford peut mettre en œuvre son plan en faisant partir les salariéEs jusqu’en octobre (planning prévu comme tel), avec la cessation de toute activité d’ici août. Par contre si le PSE n’est pas homologué, ça va coincer un peu. Pas énormément certes, mais ça obligerait la multinationale à revoir ce que la Directte aura pointé comme « pas dans les clous » de la loi. En clair, cela repousse le problème de quelques semaines, peut-être un mois.

Gagner du temps

L’intersyndicale, l’équipe CGT, la minorité de salariéEs déterminés à sauver l’usine, espèrent et travaillent même pour qu’il n’y ait pas cette homologation. Cela ne changera pas profondément la donne, mais notre objectif est de laisser un temps supplémentaire pour créer les conditions d’une reprise de l’usine. On en est toujours là. Ce temps que Ford n’a jamais voulu donner, on essaie de le grappiller au fil des mois, en repoussant d’abord comme on a pu la fin du PSE (d’octobre à novembre puis à décembre) puis en repoussant le rendu de l’avis, enfin en essayant d’obtenir le refus d’homologation.

Vu de loin ou de l’extérieur, tout cela peut paraître comme une bataille inutile, comme de la bricole. À quoi bon dépenser autant d’énergie pour repousser l’issue de quelques jours ? Cela pose d’ailleurs parfois des problèmes avec des collègues « pressés » de partir, des préretraitéEs comme des collègues volontaires au licenciement. La cause paraît tellement perdue d’avance qu’il y a de l’incompréhension quand ce n’est pas de l’énervement.

Batailler jusqu’au bout

Pourtant, pour les ancienEs qui en ont ras-le-bol de l’usine, ou pour quelques plus jeunes qui veulent aller voir ailleurs, ce report n’empêche rien. Oui, toutes celles et tous ceux qui veulent partir, partiront sans aucun problème, c’est la volonté de Ford. La question se pose par contre à celles et ceux qui veulent absolument sauver leur emploi ou plus précisément leur salaire.

Ce n’est pas rien de repousser les échéances, c’est même énorme. Bousculer le calendrier de Ford, exprimer une opposition aux choix scandaleux de la multinationale, le fait même de résister, de dire non, de défendre notre avenir mordicus : non, ce n’est pas rien, et ce n’est pas pour rien.

Et puis au bout, si l’usine ferme, alors ce sera tant pis mais on aura essayé. Mais si elle ne ferme pas, alors ce serait l’exploit mais ce serait surtout plusieurs centaines d’emplois qu’on aurait sauvés, plus avec les emplois induits. Ce serait surtout des vies, des dignités que nous aurons préservées. Car encore une fois, cela vaut le coup de batailler jusqu’au bout, pour éviter la catastrophe du chômage, de la précarité, des bas salaires, des formations bidon et de tout ce qui s’ensuit. On doit ne pas oublier les conséquences des fermetures d’usines, qui sont dramatiques. Les camarades de Conti, de Goodyear, de GM&S… l’ont touTEs bien raconté.

Notre lutte est légitime

Alors on continue à lutter, un peu seuls parfois mais on tient. La plupart des collègues sont résignés, et alors ? Même minoritaires, même sans rapport de forces favorable, nous savons que notre lutte est légitime, que nous avons raison. Et c’est avec ça que nous poussons les services de l’État à agir, les pouvoirs publics à se confronter à Ford, à cette logique destructrice de la rentabilité.

Nous organisons des actions avec des collègues, des Gilets jaunes, des camarades d’équipes syndicales de l’agglomération bordelaise, pour nous faire entendre, pour montrer à la population que nous ne perdons pas espoir. Samedi 19 janvier, à une quarantaine, nous avons envahi pacifiquement un concessionnaire Ford à l’occasion des journées « portes ouvertes », profitant de la campagne de publicité de Ford qui veut soigner son image en utilisant celle du judoka populaire Teddy Riner, devenu « ambassadeur » de la multinationale. Nous avons récupéré sa « statue » grandeur nature et il est devenu notre mascotte, notre « nain de jardin » comme dans le film d’Amélie Poulain. Il nous sert là aussi à montrer et dénoncer la réalité d’une multinationale qui fait des profits énormes et qui licencie.

Enfin, nous multiplions les réunions téléphoniques, ou directement à Bercy, avec les cabinets des ministères de l’Économie et du Travail. Il s’agit de travailler pour une reprise de l’usine, pour que l’État intervienne vraiment et empêche Ford de liquider le site. Nous n’acceptons pas les postures ou les discours d’impuissance ou de fatalité. Au bout, cette usine ne doit pas fermer, une activité doit être préservée et le plus d’emplois possibles doivent être sauvés.

Philippe Poutou

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