Crash sanitaire dans le transport aérien

Lorsque la vague épidémique est arrivée sur l’Ile-de-France, les aéroports ont aussi été en première ligne. Dès le début, les consignes de la Médecine du travail se sont faites le relais du sinistrement dénommé « ministère des Solidarités et de la Santé » : « Les personnels des aéroports, ports et gares doivent-ils se protéger contre le Covid-19 ?  Pour les agents en poste dans les aéroports, ports et gares (PAF, douanes, bagagistes, personnels en charge du nettoyage et de l’entretien, personnels d’accueil et d’information, etc.), aucune mesure spécifique ne s’impose. » (Affiche du ministère des Solidarités et de la Santé, datée du 25 février 2020, toujours en vigueur sur le site intranet d' Air France le 28 mars 2020, en plein pic de l’épidémie).

Dès le début, les salariéEs ont eu l’impression de vivre dans un univers double. Dans les médias, on disait « protégez-vous, ne serrez pas la main, désinfectez les surfaces », dans la rue une voiture de police parlait dans un haut-parleur, et à l’arrivée dans l’entreprise, un autre monde, aucun matériel de protection, le travail devait continuer comme avant. À l’image de cette recommandation toujours en vigueur : « aucune mesure spécifique ne s’impose ! »
Cela alimenta même, au départ, des réactions de déni, les salariés les plus combatifs mettant un point d’honneur à continuer à se serrer la main et se réunir. Laissant aux autres les peurs, le monde du salariat étant divisé entre ceux qui ont peur, de la hiérarchie, des puissants ; et ceux qui résistent.

Confinement et travail  

Le climat a changé après la décision du confinement, le 16 mars. Le mardi, les salariés ont eu tendance à continuer comme avant, mais discutent beaucoup entre eux. Le premier choc, c’est en allant manger à la cantine. Là, gérée par le Comité d’établissement et donc les syndicats (principalement Sud aérien), l’ambiance est tout autre.

Le lundi, elle est fermée. Le mardi, elle rouvre, mais avec de vraies mesures de protection : les salariés ont l’impression de passer de l’univers toujours « normal » du travail dans le hangar et l’atelier moteur, à un univers de science-fiction. Avec les employés en tenue papier, masqués et lunettes, servant avec des gants, interdisant tout contact entre les denrées et les salariés… les salariés découvrent ce que sont de véritables mesures de protection, c’est un contraste saisissant avec le hangar qu’ils viennent de quitter.

Choc de deux univers, la prise de conscience s’accélère alors. Dans le syndicat, la discussion a lieu pour savoir si on prône le fameux droit de retrait. Mais à la lecture de l’instruction plus haut, Air France se retranche derrière le discours « nous ne sommes pas médecins », et il sera difficile de prouver la faute de l’employeur. Surtout que le salarié se retrouvera sans paie, Air France contestant le droit de retrait pour le personnel au sol. Alors qu’il le reconnaît pour les navigants depuis l’épisode des vols maintenus sur Alger en pleine période d’attentats en 1994. Mais le salarié au sol, du coup, attendra six mois un hypothétique passage devant le juge, avec perte de salaire.

Décision est plutôt prise de mener une campagne d’information auprès des salariés, et d’appeler à l’arrêt toutes les productions non stratégiques. Seuls les activités autour des lignes sont à assurer, entre autres le rapatriement des touristes dans leur pays d’origine, dans les deux sens. Et par contre ces activités doivent être ultra protégées : désinfection régulière des surfaces, masques FFP2 (les seuls qui protègent de la contamination)…

Résistances

Hélas, il n’y a pas de masques, peu de lingettes… Les salariés en sont réduit à utiliser le système D, ils fabriquent des hygiaphones en plexiglas pour les magasins, déplacent la salle de repli dans le hangar. Et surtout travaillent de plus en plus lentement, tous les salariés étant fort occupés à parler entre eux. Une partie de la hiérarchie et des cadres a disparu, étant en télétravail. Les salariés ont l’impression d’être abandonnés, de vivre une nouvelle fracture sociale : ceux qui sont chez eux, et ceux qui sont obligé de venir travailler car ils sont indispensables, et pourtant souvent les moins bien payés, surtout les sous-traitants et le nettoyage et la manutention.

Très vite sur les gros chantiers, le travail se paralyse et la Direction est obligée de prononcer la fermeture des chantiers de « grande visite avion » à Orly et à Toulouse le vendredi 20 mars. Et décrète pour les autres ateliers une période semi-travaillée la semaine suivante (2 ou 3 jours travaillés sur 5).

Beaucoup de salariés utilisent aussi les dispositifs « garde d’enfants » et quelques jours plus tard « salariés à risque » (hypertension, diabète, asthme…) pour quitter le travail. Mais la direction refuse de prendre par exemple des mesures pour ces derniers, et les syndicalistes sont obligés de venir leur expliquer qu’ils risquent vraiment leur vie à continuer à venir, et que s’ils tombent malades, ils occuperont peut être le lit d’hôpital d’un autre car il y aura pénurie. D’autres salariés, plus jeunes expliquent qu’ils préfèrent venir au travail, car ils sont seuls dans leur 20 m2, obligés au confinement, et au moins ici, c’est sympa, il y a les copains.

La lutte se mène aussi sur le temps de travail, en accord avec la hiérarchie qui essaie d’appliquer quand même quelques mesures de bon sens, les 2x8 ne se croisent plus car les salariés partent une heure plus tôt. Le syndicat Sud menant bataille pour une réduction quotidienne de deux heures du temps de travail.

Et sur les salaires. La première semaine, pour atténuer la perte de salaire (16% si on arrête totalement de travailler), la direction accorde une journée travaillée à la maison pour tous. Aussi pour contrer la colère entre ceux qui sont prétendument en télétravail, et les autres sur le terrain…

Et les salariés suivent de très près l’application ou non des nouvelles lois qui veulent imposer des congés pendant la période de chômage. Ou imposer des semaines jusque 60 heures.

Viendra l'heure des bilans

Parmi ceux qui travaillent, la colère est là. « On attend que ça passe, et après on va régler les comptes ! ». Car pendant la crise, les affaires continuent, Air France continue à faire voler une partie de ses avions, et en a même profité pour augmenter sa trésorerie, portée de 5 à 6 milliards d’euros. Et espère que la crise va faire tomber des compagnies aériennes et lui permettre d’étendre sa domination sur certaines lignes, en partenariat avec Delta. Pour cela, les patrons le répètent, il faut être prêt à repartir à fond ! Aucune leçon n’est tirée par nos patrons de cette crise systémique. Ils n’attendent que l’occasion de relancer les affaires, bouffer le concurrent, en profiter pour rogner les congés ou le temps de travail.

Seule petite victoire pour le moment, le PDG B. Smith a fini par réduire son salaire de 25 % (bon, il lui en reste beaucoup, avec l’appartement de fonction en plein Paris, la voiture avec chauffeur…). Il a senti que ses millions d’euros de salaire étaient un peu indécents. Ils le sont toujours, d’ailleurs même amputés de 25 % !
Actuellement, il n’y a plus que les secteurs de piste principalement qui travaillent, et c’est dans ces secteurs que les salariés commencent à tomber. Beaucoup d’arrêts, mais là encore la direction minimise les faits : comme très peu de tests sont faits, elle en profite pour dire aux salariés malades de rester chez eux, mais ne les déclare pas « coronavirus », de peur de déclencher la panique dans les équipes. On a quelques mesures de désinfection de telle salle ou tel bureau, mais aucune mesure de confinement de ceux qui ont côtoyé ceux qui tombent malades. Au 30 mars, il n’y a toujours que des masques FFP1 dits de chirurgiens, arrivés en retard. La direction demande aux salariés d’éviter d’être à moins d’un mètre et ne déclenche qu’à partir du 30 mars des nettoyages systématique ménagers avec des produits biocides. Mais c'est bien tard !

En fait il est un déjà peu trop tard, un salarié est en coma respiratoire et une centaine sont arrêtés. Chez l’entreprise Fedex qui fait du fret aérien, 2 salariés sont décédés.

Les salariés demandent aussi que les syndicats portent plainte devant les tribunaux pour mise en danger. La crise n’est pas finie, et les patrons n’en sortiront pas gagnants ! En espérant qu’il n’y ait pas trop de victimes.

En fait, on n’est pas si loin de l’option britannique ou suédoise : on laisse l’épidémie faire son travail de mort, ce seront principalement les pauvres et les vieux qui vont payer la note. Les riches sont dans leurs villas et cliniques privées, prêts à reprendre le business as usual, dès que ce sera fini espèrent-ils.

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