« Cette idée selon laquelle, chez Deliveroo, on travaille quand on veut, est complètement fausse »

Entretien avec Steven, livreur chez Deliveroo et membre du Collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP).

Qu’est-ce que cela signifie concrètement, aujourd’hui, être unE livreurE chez Deliveroo ?

La première chose à dire c’est que, contrairement à ce qui est vendu autour des nouveaux boulots liés aux plateformes numériques, cette idée que l’on peut travailler quand on veut, décider de son temps de travail, etc., on n’a aucune liberté sur nos choix d’horaires. On peut théoriquement les choisir, mais en réalité on est classés entre livreurs selon les résultats que l’on obtient en termes de courses, classés selon nos statistiques. Et chaque lundi, un planning de la semaine est disponible, avec des « shifts », des plages horaires, et on va pouvoir s’y inscrire à 13 h, 15 h ou 17 h, en fonction de notre classement. Concrètement, cela veut dire que si tu as accepté de travailler les dimanches soirs, que tu n’as eu aucune défaillance, selon ta rentabilité en fait, tu vas pouvoir réserver tes horaires de la semaine suivante avant les autres livreurs. Donc, si par exemple tu sais que tu vas avoir besoin de 700 euros pour payer ton loyer et ta bouffe, et donc travailler tant d’heures la semaine suivante, tu vas être obligé de travailler à des heures que tu ne souhaites pas pour pouvoir ensuite être prioritaire dans les inscriptions sur les shifts et avoir accès à suffisamment d’heures...  

Donc cette idée selon laquelle on travaille quand on veut est complètement fausse. De plus, si jamais tu ne travailles pas pendant une semaine, parce que tu prends des vacances ou même parce que tu es malade, tu ne vas plus avoir de statistiques et donc tu vas devoir reprendre tout à zéro malgré ce que tu as fait les mois précédents…

Tout cela est rendu possible par le fait que vous êtes sous le statut d’auto-entrepreneurs… 

Oui. Il s’agit en fait d’un contrat entre deux boîtes. Une boîte complètement fictive, qui porte notre nom, que l’on peut créer en 10 minutes sur internet, qui permet à Deliveroo ou Uber Eats de ne pas nous engager mais de faire des contrats de prestation entre deux entreprises. Donc le code du travail, qui régit le rapport salarial, n’existe pas pour nous car il s’agit de contrats entre deux entreprises. Et nous on dénonce cela en expliquant qu’il s’agit de salariat déguisé : à partir du moment où on tire tous nos revenus de la même boîte et qu’on n’a aucune modalité de négociation, par exemple on n’a pas notre mot à dire sur le tarif des courses, nous sommes en réalité juridiquement indépendants mais économiquement dépendants. 

De plus en plus de livreurEs disent qu’ils et elles gagnent moins que ce qu’ils pouvaient gagner auparavant. Comment cela s’explique-t-il ? Quels changements y a-t-il eu ? 

En fait, toutes ces boîtes fonctionnent sur le principe d’avoir une énorme flotte de livraison, pour être certaines d’avoir toujours des livreurs prêts à accepter toutes les commandes. Pour attirer du monde, ils proposent donc au départ des bons tarifs, des primes le week-end, quand il pleut, etc., et une fois qu’ils ont une flotte suffisante, ils peuvent se permettre de baisser les rémunérations au fur et à mesure, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus que des livreurs qui sont prêts à travailler pour 5 ou 10 fois moins que ce qui était proposé au début… 

Par exemple, depuis juillet, Deliveroo a augmenté au fur et à mesure les distances de livraison. On s’en est plaint, et on a organisé quelques mobilisations, notamment pendant la Coupe du monde de foot. Face à cela, ils ont dit qu’ils allaient changer la tarification, qui deviendrait une tarification à la distance. Donc la tarification prend officiellement en compte l’augmentation des distances, mais à l’arrivée, pour la même course qu’avant, tu gagnes moins. Avant, on était payés 5,75 euros par livraison, mais pour moins de 3 km. Maintenant cela peut aller jusqu’à 10 km, avec une augmentation du tarif, mais pour les commandes de moins de 3 km on est tombé à 4,80 euros, 5,75 correspondant à 5 kilomètres : soit une distance que l’on n’avait pas avant, mais avec laquelle on gagne autant qu’avant… Et en fait ils laissent le « choix » aux livreurs de pouvoir passer ou non à la nouvelle tarification, donc à la distance, mais de toute façon toutes les courses ont augmenté, tous les livreurs pouvant avoir des courses jusqu’à 10 km. Donc soit tu acceptes de passer à la nouvelle tarification, soit tu restes à 5,75 euros, sachant que la moitié de tes commandes vont faire entre 5 et 10 km, soit beaucoup plus qu’avant. Voilà le genre de « choix » qu’on a… 

On a vu passer récemment des articles évoquant la sous-traitance interne, notamment à des sans-papiers.    

Oui, c’est dans le prolongement de ce que j’évoquais tout à l’heure à propos des flottes de livreurs. Les plateformes se dédouanent, avec le statut d’auto-entrepreneur, en ce qui concerne la question de savoir qui travaille vraiment pour eux. Et en réalité, avec les nouvelles tarifications et les baisses continuelles de revenus, les seuls pour qui cela peut rapporter suffisamment en rapport de l’engagement que cela représente, au niveau du temps, des risques, etc., ce sont les plus précaires des précaires, et donc des sans-papiers. On a donc des gens qui « relouent » le compte qu’ils ont créé, en prenant de l’argent au passage, à des sans-papiers, et ces derniers, qui ne peuvent pas créer de comptes, vont donc être doublement exploités. 

Pour nous ces histoires sont assez compliquées. D’un côté, on sait que les livreurs qui font ça le font car les rémunérations ne sont pas suffisantes, sauf si tu sous-loues à plusieurs personnes, mais de l’autre, faire ça c’est entrer dans la logique et faire le jeu du patronat, et contribuer un peu plus à la mise en concurrence entre nous. Il y a des sans-papiers, mais il y a aussi parfois des jeunes de 12, 13, 14 ans, qui travaillent en louant des comptes à des potes ou des grands frères… Pour eux, travailler pour 3 euros la course et se faire 40 euros dans la soirée, c’est pas si mal comme argent de poche, contrairement à nous qui avons un loyer à payer, qui pouvons avoir des enfants, etc. Et bien évidemment les plateformes savent que ça existe et comptent là-dessus pour faire baisser encore un peu plus les rémunérations. 

Tu fais partie du CLAP. Comment vous organisez-vous, et quelles sont vos revendications ? 

Il y a une difficulté, c’est qu’on n’a pas de lieu comme une machine à café, où tu te retrouves avec tes collègues, où tu peux discuter de tes conditions de travail, tout ça. Mais le capitalisme a ses contradictions. On a ainsi des groupes Facebook d’entraide, où au départ c’était pour gérer des histoires de chaînes de vélo cassées ou de lieux pour s’abriter en cas de pluie, mais qui petit à petit sont devenus des endroits de plus en plus politisés, avec les baisses de rémunération, etc., et donc avec des questions de plus en plus politiques, syndicales. Et donc ça nous a permis de commencer à regrouper des gens. Et deuxième chose : si on veut avoir un maximum de courses quand on travaille, il y a des endroits stratégiques à côté desquels se mettre entre un Big Fernand et un McDo, et donc les livreurs qui travaillent depuis quelque temps se retrouvent dans ces endroits-là, et ça crée des lieux et des moments pour discuter, distribuer des tracts, etc. Donc au total, malgré le statut d’auto-entrepreneur qui rend difficile le regroupement, les modalités d’exploitation font qu’on réussit quand même à dégager des espaces de contestation.

Pour les revendications, disons qu’il y a un certain nombre de mots d’ordre communs entre les différentes plateformes, même si après tu as des spécifiés dans chacune. La première de ces revendications est la fin du travail à la tâche : si tu t’es rendu disponible pendant une heure, tu as travaillé pendant une heure, et donc tu dois être rémunéré, qu’il y ait eu des commandes ou pas, en incluant le temps d’attente. La deuxième, c’est tout simplement d’avoir des droits, comme l’ensemble des salariéEs, que l’on veuille rester auto-­entrepreneur ou être requalifié comme salariéE : sécurité sociale, cotisations retraites, etc. La troisième principale revendication, c’est qu’il ne puisse pas y avoir de changements de contrat sans l’accord collectif des livreurs. Aujourd’hui Deliveroo peut nous envoyer un mail le lundi matin pour dire que dorénavant on ne travaillera plus pour 4,80 euros mais pour 4,50, et que si on n’est pas contents on peut partir. On revendique la création d’une instance représentative des livreurs, qui puisse autoriser ou non ce type de changement.

Propos recueillis par Julien Salingue 

 

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