Carrefour : Ici on brade l’emploi

Comme cela arrive le plus souvent, c’est par une hausse du cours de l’action de plus de 4 % que la Bourse a immédiatement apporté son soutien à la restructuration de Carrefour (350 000 salariéEs dans 35 pays dont 115 000 en France), annoncée dans la presse le 22 janvier.

Le plan présenté par le PDG, Bompard, prévoit la suppression de 4 500 emplois dont 2 400 au siège (soit près d’un emploi sur 5) et la fermeture des 273 magasins ex-Dia en France. Classique aussi la réaction du gouvernement dont le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a promis d’«être vigilant sur l’accompagnement de chaque salarié dont le poste sera supprimé » ce qui est vraiment le service minimum quand on sait qu’entre 2013 et 2015, Carrefour a reçu 1,2 milliard d’euros d’aides publiques au travers du CICE et par le biais d’exonération de cotisations sociales… au nom de la préservation de l’emploi.

Modifications structurelles

Autre classique, Carrefour n’est pas vraiment en difficulté, avec au premier semestre 2017 un chiffre d’affaires de 43 milliards d’euros, en hausse de 3,3 %, et avec un bénéfice net certes en recul par rapport à 2016 mais qui se chiffre tout de même à 78 millions d’euros. Et les motivations et projets du groupe sont plus inquiétants encore que les mesures d’ores et déjà annoncées. Il s’agit de transformer le modèle d’organisation de ce géant de la grande distribution tout en visant la réalisation de 2 milliards d’euros d’économies par an dès 2020. Au programme : le rattrapage du retard dans le numérique, le développement de l’automatisation tant dans les plateformes logistiques qu’au niveau des caisses des magasins et des stations-service. La concurrence des achats en ligne, les modifications des habitudes de consommation, dont la croissance du « bio », viennent compléter l’argumentation de la direction du groupe.

Pour Carrefour le choix est clair : le coût et les conséquences des restructurations pèseront avant tout sur les salariéEs. Les actionnaires ont pourtant été bien servis ces dernières années en recevant 36 % du résultat net en 2014 et de 16 à 18 % en 2013 et 2015. Soit de 200 à 500 millions d’euros par an. 

Conséquences sociales dramatiques

Les inquiétudes des salariéEs sont multiples. Tout d’abord au sujet des suppressions d’emplois car le plan de départs volontaires risque bien de ne pas rencontrer le nombre de « volontaires » programmé, avec tout ce que cela signifie au niveau des pressions, des menaces, du harcèlement. En ce qui concerne la cession des magasins Dia, rien n’indique que ceux-ci trouveront des repreneurs, d’autant plus que, dans le même temps, Carrefour prévoit l’ouverture de 2 000 supérettes dans les cinq ans en Europe. Ce sont ainsi plus de 2 000 emplois qui sont menacés. Autre disposition inquiétante, alors que la direction assure qu’il n’y aura aucune fermeture d’hypermarchés : la mise en place d’un système de location-gérance. Une organisation dans laquelle le locataire-gérant loue le fonds de commerce en versant des redevances et qui pourrait être mise en œuvre dans les établissements jugés les plus en difficulté. Si cinq établissements sont d’ores et déjà prévus, cela pourrait en toucher une quarantaine. Des centaines, voire des milliers de salariéEs sont concernés. Avec comme conséquence une baisse de revenus estimée à deux mois de salaire, due à à la perte d’avantages « maison » (prime d’ancienneté, participation, intéressement, tickets restaurant). 

Si la diminution du nombre d’hyper­marchés n’est pas annoncée, leur surface totale serait réduite d’au moins 100 000 m² d’ici 2020, avec des transformations en zones de préparation de commandes, de magasins d’usines ou pour professionnels. Dans le même temps 170 magasins « drive » seront ouverts dès 2018 et, en 2019, plus de la moitié des magasins permettront de retirer des achats faits en ligne.

Un ensemble de dispositions qui fait craindre un nombre de suppressions d’emplois bien supérieur aux annonces de ces jours derniers, et qui fait craindre également une dégradation des conditions de travail et des déqualifications, au regard de ce qui se passe dans les entreprises de ce type, à l’instar d’Amazon.

Construire la riposte

Ainsi, les craintes et les colères des salariéEs sont pleinement fondées, et de différents ordres. Dès le mardi 23 janvier, une grève a regroupé 90 % des salariéEs de l’hypermarché de Château-Thierry dans l’Aisne, un magasin qui doit passer en location-gérance. En Belgique, 24 des 45 hypermarchés sont en grève depuis vendredi 26. En France, une journée de grève et de mobilisations est organisée par FO, syndicat majoritaire, le 8 février. Si une seule journée de grève ne fera pas revenir la direction sur son plan de saccage de l’emploi et des conditions de travail, ce sera un premier test sur les possibilités de mobilisation. Une première occasion de réaffirmer que les salariéEs ne doivent pas faire les frais des réorganisations capitalistes. Et une nouvelle occasion de réaffirmer que l’interdiction des licenciements et la réduction du temps de travail sont plus que jamais à l’ordre du jour.

Robert Pelletier 

 

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