Blanquefort : Ford nous « libère », l’État recule, reste notre résistance

Samedi 2 mars, nous avons vécu une super soirée concert de solidarité dans une salle pleine, avec des artistes solidaires et pleinement partie prenante, avec aussi la participation active de l’équipe de la salle du Grand Parc. Environ 1 100 personnes étaient là, en soutien à la bataille contre la fermeture de l’usine. Cela ne change peut-être pas la donne, mais cela fait un bien fou : à nous les « syndicalistes-organisateurs », aux salariéEs comme à toutes les personnes présentes. Dans une grosse ambiance de résistance.

Nous savions que 2 jours après, lundi 4 mars, la Direccte devait rendre un avis sur le plan de licenciements (PSE), et que cet avis serait certainement de l’homologuer. Et c’est ce qui est arrivé. C’est à 23 h 21 que la préfecture a annoncé la décision, honteusement, le plus ­discrètement possible.

Faire passer la pilule 

Il n’y a effectivement pas de quoi être fier. L’État a fini par valider le même PSE qu’il avait retoqué le 29 janvier, le même PSE qui justifiait la colère de l’État, des pouvoirs publics, des collectivités territoriales. Alors pour sauver la face, pour faire un peu illusion, il fallait bien justifier ce changement d’attitude.

Les jours précédents commençaient ainsi à circuler dans les médias (Challenges entre autres), ou au travers de déclarations du gouvernement, l’info-intox selon laquelle le PSE de Ford serait « protecteur », d’un bon niveau, qu’il rassurerait les salariés pour leur avenir. Il fallait faire passer la pilule du retournement, il fallait bien relativiser la chose. La fermeture devenait un événement pas si grave que ça. À la limite, l’État ne serait pas inefficace puisqu’il aurait réussi à imposer un PSE de qualité et il aurait même obtenu de Ford 20 millions d’euros supplémentaires pour la « revitalisation » du site.

Catastrophe sociale

Sauf que la fermeture, c’est 850 emplois directs supprimés et, dans la foulée, pas loin de 2 000 induits dans la région. Ce qui représente une catastrophe sociale dans un contexte de chômage et de précarité déjà important.

Premier effet de la validation du PSE, le communiqué de Ford, cynique et limite provocateur, affichant sa satisfaction de pouvoir fermer son usine. Enfin ! Pour la multinationale, les salariéEs seraient ainsi « soulagés » après un long suspense, et seraient « libérés » pour aller vers d’autres horizons. Soulagés et libérés, c’est sûrement le cas des dirigeants de Ford. Depuis des mois, leur seul souci c’est de liquider leur affaire, ils sont payés pour ça, ils auront peut-être même une grosse prime pour bons et loyaux service.

Du côté des collègues, il n’y a ni soulagement ni libération. Dans un climat de résignation, c’est juste une étape nouvelle vers la sortie. Car, quoi qu’en disent certains, Ford vire tout le monde, en poussant les anciens vers la préretraite et touTEs les autres vers le licenciement, donc vers Pôle Emploi. Car ce n’est pas le cabinet de reclassement et ce ne sont pas les 40 000, 60 000 ou 80 000 euros d’indemnités de licenciement qui vont nous consoler.

La lutte continue

La décision de l’État n’est pas une surprise, cela reste cependant un coup dur pour celles et ceux qui luttent depuis le début contre la fermeture. Mais nous n’avions justement pas d’illusions, pas de faux espoirs. Nous savions que c’était très mal barré. Nous y étions préparés. Et cette annonce ne nous fait pas flancher, car nous restons déterminés à continuer la bataille pour les emplois.

D’ores et déjà, nous allons saisir les tribunaux pour dénoncer le PSE, pour le faire invalider. Il n’a aucune justification économique. Ce qui a d’ailleurs été dit par le ministre, et bien d’autres, durant ces derniers mois. L’idée, c’est d’utiliser les outils qui existent pour imposer à Ford de payer ce qu’il doit, ce qu’il nous doit. Mais aussi de dénoncer la politique de Ford, de toucher à son image.

En parallèle, nous allons maintenir la bataille pour la défense des emplois, pour remettre une activité, pour empêcher que l’usine ne devienne une friche. Pour cela, les pouvoirs publics doivent agir, prendre l’usine en mains, réquisitionner le parc machines : c’est la base pour envisager une réindustrialisation. L’État et les collectivités territoriales doivent coopérer et élaborer une stratégie industrielle. Alors certes, pourquoi le feraient-ils maintenant, alors que cela n’a pas été fait avant ici à Ford ou ailleurs ?

Ne pas lâcher prise

Et quelle chance avons-nous d’imposer quoi que ce soit à l’État ? C’est vrai, cela s’annonce très difficile voire impossible. Et alors ? Qu’avons-nous d’autre à faire que d’essayer de poser les problèmes politiques qui sont là ? Le pouvoir ne doit pas se cacher derrière une posture d’impuissance : c’est trop facile. Il y a d’autres solutions qui existent. Rien n’empêche de prendre des mesures radicales, d’agir fermement. Ce n’est pas un problème technique, c’est une question de choix politique.

Donc on va continuer, on va demander que le groupe de travail Bercy-Collectivités territoriales-syndicats se mette en place comme prévu, pour discuter concrètement de ce qu’il faut faire pour réindustrialiser. C’est à nous d’exiger que les pouvoirs publics agissent pour défendre nos intérêts, à les bousculer.

Donc, encore une fois malgré les mauvaises nouvelles, les défaites, il n’est pas l’heure de lâcher prise. On va préparer des actions et même, nous aurions la folle idée d’organiser un nouveau concert de soutien en s’appuyant sur la solidarité qui existe tout autour de nous, notamment du côté des artistes qui veulent absolument refaire une soirée.

Philippe Poutou 

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