En Seine-Saint-Denis, résistances enseignantes aux dispositifs de sélection

Quelques semaines après la fin du dépôt des vœux dans le mécanisme de ParcourSup, nouveau dispositif d’inscription dans l’enseignement supérieur entretien avec une professeure en sciences économiques et sociales et professeure principale de terminale dans un lycée en Seine-Saint-Denis, qui nous confirme que, même si elle est peu visible et pas encore assez étendue, la résistance à la sélection s’organise aussi chez les enseignantEs.

Pour lire la version intégrale de l'interview, c'est ici. 

 

Les vœux pour ParcourSup sont terminés. Que devait faire chaque élève ?

La procédure a été très tâtonnante. Les élèves se sont d’abord inscrits sur la plateforme alors même que nous ne savions rien de son fonctionnement ni des différences avec l’ancienne plateforme APB (Admission Post Bac) dont les dysfonctionnements de l’année précédente leur étaient pourtant bien connus. Ensuite, nous avons appris qu’ils et elles n’auraient plus que 10 vœux à faire, non hiérarchisés : on les a donc accompagnés dans l’établissement de cette liste de vœux.

La grande différence avec la plate-forme APB, c’est que chaque vœu a dû être « motivé ». Comprenez : pour chaque vœu, l’élève doit rédiger une lettre de motivation (de 1 500 caractères maximum). Pour cela, il a fallu travailler avec elles et eux les « attendus » : officiellement, ce sont « les connaissances et compétences nécessaires pour réussir dans chaque filière de l’enseignement supérieur ». Ils ont été communiqués aux professeurEs via des « fiches descriptives » de chaque formation. L’élève doit alors montrer par exemple qu’il ou elle sait « mobiliser des compétences d’expression écrite et orale qui témoignent de qualités rédactionnelles », qu’il ou elle peut « travailler de façon autonome et savoir organiser son travail » ou qu’il ou elle est capable « de travailler en autonomie » et qu’enfin il ou elle est « ouvertE au monde » !

En plus de ces lettres de motivation, chaque élève doit rédiger un CV.

Enfin, les profs principaux ont dû remplir la « fiche-avenir » qui résume le « profil de l’élève ». Ils doivent rédiger une appréciation et se prononcer sur quatre compétences : méthode de travail, autonomie, capacité à s’investir dans le travail et engagement/esprit d’initiative (au lycée et extra-scolaire). Pour chacun et chacune d’entre elles, il fallait dire si cela était « très satisfaisant », « satisfaisant », « assez satisfaisant », « pas satisfaisant ». 

Comment les collègues ont-ils/elles réagi ?

Nous avons décidé de suivre ce qu’avaient proposé un certain nombre de syndicats : à la fois refuser d’émettre un avis qui classerait ou discriminerait l’élève (positivement ou négativement) et dans le même temps signifier notre désaccord. Tout l’enjeu était de s’assurer que cela ne porterait pas atteinte au dossier de l’élève : évidemment, il fallait pour cela que tous les établissements décident de faire la même chose. La coordination entre établissements a donc constitué un enjeu important ; elle a été permise par les prises de position syndicales ou de la part de collectifs tels que « Touche pas à ma Zep ». Une formulation commune a donc été suggérée : « par ce vœu, l’élève exprime sa motivation à réussir dans la filière ». Pour les trois items de la fiche-avenir sur lesquels devaient se prononcer les professeurs principaux, nous avons décidé d’indiquer : « je ne suis pas compétentE pour me prononcer ». En effet, avec ParcourSup, on demande aux professeurEs principaux de déterminer si l’« engagement/esprit d’initiative » de chacun de nos élèves est « très satisfaisant », « satisfaisant », « assez satisfaisant », « pas satisfaisant » ! On pourrait alors se demander quels critères doivent être pris en compte par le ou la professeurE qui souhaiterait se prononcer ? Le document explicatif fourni par le ministère nous précise qu’il s’agit de prendre en compte « la participation aux instances du lycée, délégué, tutorat, participation à la vie associative au lycée ou en dehors, activités bénévoles ou de volontaires, stage en entreprise, dans des administrations ou associations pendant les vacances, période de mobilité à l’étranger, etc. ». Jamais je n’aurais pensé, lorsqu’on m’a désignée professeure principale en début d’année, que j’allais devoir me prononcer sur les activités des élèves en dehors du lycée ! Évidemment, nous avons aussi beaucoup échangé entre collègues sur les postulats idéologiques cachés derrière ces critères : si on pousse la logique, attend-on de moi d’encourager mes élèves à « faire des stages en entreprise pendant les vacances » ? 

Est-ce que dans votre lycée vous parlez des mobilisations actuelles et réfléchissez aux moyens de rejoindre la bataille ?

Bien sûr, nous en discutons lors des heures syndicales, que nous organisons une fois par mois dans notre lycée. Une partie d’entre nous rejoignent les cheminotEs et des étudiantEs en manif. CertainEs participent aux différentes AG cheminotes et étudiantes qui rythment ce mouvement social. En effet, la mise en place de cette sélection à l’université se comprend aussi avec une lecture d’ensemble de la situation et du projet politique de Macron et de son gouvernement. C’est la raison pour laquelle les luttes doivent être menées ensemble, avec cheminotEs, zadistes, étudiantEs, précaires, travailleurEs des hôpitaux, pour une réelle démonstration de force. La société que nourrit le gouvernement de Macron, est une société capitaliste fondée sur l’exploitation et nourrissant les oppressions de tout genre, tout ça pour le bénéfice d’une minorité de riches et cette société il faut la changer !

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.