Continuité pédagogique… et de la mise en danger des personnels et des élèves

Alors que Macron annonçait – tardivement – la fermeture de toutes les écoles, universités, crèches et établissements du second degré, son ministre de l’Éducation Blanquer, dont la politique est, depuis longtemps et de plus en plus massivement rejetée par une énorme majorité d’enseignantEs et de personnels de l’Éducation, affirmait la nécessité absolue d’une « continuité pédagogique ». Contradictions, consignes absurdes, mise en danger des jeunes et des personnels, la gestion de la crise sanitaire est, dans le domaine de l’Éducation aussi, une vraie catastrophe. 

 

Blanquer d’emblée discrédité par les annonces de Macron

Dès le début de la crise sanitaire, les propos de Blanquer ont été en contradiction totale avec la gravité de la crise d’une part, et avec les propos et mesures de Macron d’autre part. On le sait depuis les infâmes lois Blanquer pour une « école de la confiance », depuis sa réforme du bac et du lycée contre lesquelles les personnels de l’Éducation ont lutté et dont ils subissent, tout comme leurs élèves, les effets catastrophiques aujourd’hui : Blanquer entend faire travailler davantage les personnels enseignantEs et créer une école ajustée aux lois du marché où les inégalités sont reines et les moyens de plus en plus réduits. Dans la droite ligne de cet acharnement, il affirmait, le matin même avant les annonces de Macron, qu’une fermeture des écoles n’était absolument pas envisagée. Premier discrédit. Alors que le Gouvernement prenait, déjà trop tardivement, la mesure de la gravité de la situation, Blanquer affirmait tranquillement, mais impérieusement et en creux, que les établissements scolaires, véritables lieux de propagation de virus, ne représentaient aucun risque. Après les mensonges concernant la réforme du lycée « qui se passe sans encombre », le contrôle continu, pour lequel « les établissements sont prêts », comment accorder encore une once de crédit à un ministre dont le discours va manifestement toujours à l’encontre de la réalité ? 

 

La continuité pédagogique à quel prix ?

Mais ce n’est pas tout : après ce premier acte bien tragique, Blanquer n’a eu de cesse de mettre en danger personnels et élèves sous couvert de continuité pédagogique. Pour ce faire, il a pu compter sur toute une hiérarchie – recteurs/trices, IPR, chefFEs d’établissements – qui pour certainEs n’ont eu aucun scrupule à mettre des personnels en danger.

Si les conseils de classe qui devaient se tenir en début de semaine, après les annonces de Macron, ont été annulés - parfois à la toute dernière minute par celles et ceux des chefFEs d’établissements qui étaient les plus zélé.es cependant - les personnels AED ont été parfois sommés de venir le lundi 16 ; les ATSEM, déjà mobiliséEs pour nettoyer les écoles après les élections, ont accueilli des enfants en début de semaine, sans protection, et sont maintenant « réquisitionnables » dans les EHPAD notamment. Un « bon moyen » de faire passer le virus d’enfants potentiellement porteurs sains aux personnes parmi les plus fragiles de notre société…

Autre conséquence du mot d’ordre de la continuité pédagogique, la catastrophe des cours à distance. C’est le second point de discrédit public de Blanquer. Comme à son habitude désormais, il a affirmé que tout était prêt pour l’enseignement à distance et que les enseignantEs avaient le temps de préparer leurs cours à distance. À en juger par la saturation des diverses plateformes numériques institutionnelles dès le 16, l’Éducation était tout sauf préparée ! Élèves et familles anxieuses, enseignantEs au bord de la crise de nerfs, questionnements sur les outils non institutionnels alternatifs, sur la protection des données... Dès le 16 mars, Framasoft par exemple informait d’une surcharge d’utilisation de « framapad » (documents partagés) et demandait aux personnes relevant de l’Éducation nationale de ne pas utiliser leurs services durant le confinement. « Nous savons que le ministère de l’Éducation nationale a les moyens, les compétences et la visibilité pour créer les services en lignes nécessaires à son bon fonctionnement durant un confinement », écrivent-ils sur leur page d’accueil. Et pourtant les démarches des enseignantEs partent d’une bonne volonté, celle d’assurer effectivement la continuité pédagogique. Mais comment le faire sans les outils adaptés ? On leur demande encore de gérer la pénurie, de faire avec rien.

Par ailleurs, l’accès à internet, à l’utilisation des outils, ou l’encadrement des parents est très différent d’un élève à l’autre, et le suivi pédagogique à distance ne fait que renforcer une Éducation déjà très inégalitaire. Encore une fois, ce sont les élèves privilégiéEs, dont les familles sont habituées aux outils numériques, aux ressources nécessaires à l’apprentissage, qui pourront continuer à suivre, quand les autres vont immanquablement décrocher. Dans le même temps, Blanquer n’exclut pas des cours pendant les vacances d’été… pour « remédier » aux défauts évidents du système de cours à distance. 

Pour s’informer du bon suivi des élèves, il a été demandé aux professeurEs principaux/ales d’appeler les familles deux fois par semaine pour les rassurer… Avec leurs numéros personnels et en plus de tout leur travail par ailleurs – ce qui est proprement infaisable et contraire aux recommandations découlant du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données).

Pire, dans certaines académies comme celle de Nantes, les recteurs/trices ont demandé aux enseignantEs de déposer cours et documents dans des points relais ! Là encore, si certainEs personnels s’en sont indignéEs, d’autres ont accepté par sens du devoir sans penser que ces consignes allaient tout simplement contre les mesures de confinement annoncées par Macron lui-même. 

 

L’autre face de la « bonne volonté »

Plus globalement, on a demandé aux enseignantEs, du premier degré notamment, comme aux animateurs/trices, d’être volontaires pour garder les enfants des soignantEs. Outre la gestion à court terme de la crise, qui nécessite la mise en place de certaines mesures dont on peut comprendre qu’elles soient exceptionnelles – encore faudrait-il qu’elles le soient mais avec toutes les précautions nécessaires à la non-contamination – on peut aisément craindre que le gouvernement soit en train de tester, en contexte de crise, des solutions qu’il pourrait vouloir étendre sur le long terme.

Finalement, si des choses ont été possibles en tant de crise sanitaire, pourquoi ne le seraient-elles pas après ? La culpabilisation, l’appel aux bonnes volontés, à la solidarité, comme l’a si bien fait remarquer Macron dans ses deux interventions, pourraient bien avoir pour effet de faire perdurer des mesures qui n'ont été pensées pour remédier à des difficultés que dans l’immédiat. Après tout, la casse des services publics et parmi eux de l’Éducation nationale, est déjà bien entamée, ce serait une « aubaine » pour le gouvernement de pouvoir franchir une étape supplémentaire en ce sens.

 

Rôle des syndicats et bilan 

Les organisations syndicales, notamment dans les académies où les recteurs et rectrices ont été les plus zéléEs, sont montées au créneau rapidement pour dénoncer ces circulaires dangereuses et rappeler la gravité de la situation. Elles en ont profité pour rappeler que tous les personnels étaient mobiliséEs depuis le début de la crise et qu’il était indécent de vouloir les charger davantage, tout comme de suggérer qu’ils et elles ne travaillaient pas suffisamment. Mais les organisations syndicales doivent franchir un pas supplémentaire dans la période : en plus de dénoncer les travers des mesures ou consignes dangereuses ou excessives, elles doivent appeler tous les personnels à désobéir aux consignes qui iraient à l’encontre de la sécurité de chacunE, et à repenser leur rapport aux outils de travail quand le télétravail devient le lieu d’une aliénation supplémentaire et accroît les inégalités entre les élèves. Elles doivent également assurer aux personnels leur protection face aux institutions dans ce contexte. Il faut alerter la profession, par un travail de propagande régulier et dénoncer en bloc l’incurie du gouvernement. 

Les syndicats doivent également continuer d'être vigilants sur la reprise du travail dans les établissements, et de faire prévaloir en toutes circonstances la santé des personnels (quelle que soit leur catégorie) sur le principe de la continuité pédagogique. Enfin, ils doivent contribuer à la lutte contre l'union nationale autour de la gestion de la crise par Macron qui n'est pas efficace d'un point de vue sanitaire, et qui est révoltant d'un point de vue social et économique.

Outre le caractère scandaleux de la situation, cette dernière en dit long sur la conception ultra-libérale de l’Éducation et sur la soumission à la hiérarchie bien ancrée dans le milieu de l’Éducation. De nombreux personnels ont suivi les consignes de leur hiérarchie par « sens du devoir », et parfois au détriment des mesures nécessaires à la gestion d’une crise sanitaire d’ampleur. Cela pose la question de la responsabilité très hiérarchisée dans l’Éducation. Si elle se pose de manière exacerbée avec cette crise, elle existait déjà aussi de manière plus globale dans le contexte des contre-réformes en cours. Les personnels enseignants perdent la main sur leurs responsabilités à mesure que la hiérarchisation de l’Éducation se développe (autonomie des chefFEs d’établissement…). La crise sanitaire révèle davantage ce qui existait déjà et affirme encore plus la nécessité pour chacunE de reprendre la main sur ses responsabilités et choix, là où la refonte du système éducatif tend à faire des personnels de l’Éducation des instruments d’application des réformes et autres projets du gouvernement. 

Il faudra tirer le bilan, les leçons de cette gestion de crise sanitaire dans l’enseignement et la corréler à la destruction du service public qui se poursuit depuis des années. Il faudra réorganiser la prise de responsabilité à la base, par les personnels eux et elles-mêmes, en tant que travailleurs/ses mais aussi en tant qu’autorités compétentes pour leurs élèves et face à leurs tâches. 

Blanquer, comme le reste du gouvernement, a confirmé son incapacité à gérer l'éducation. Il doit partir ! Revendiquons une Éducation gérée les personnels !

Claude Serfati, économiste, chercheur auprès de l’IRES, est l’auteur, entre autres, de L’industrie française de défense, (Ed. La Documentation française, 2014) et Le Militaire: une histoire française (Ed. Amsterdam, 2017)

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