Guide du Bordeaux colonial

Écrit par Sortir du colonialisme Gironde, éditions Syllepse, 252 pages, 10 euros, sortie en juin 2020.

Le Guide du Bordeaux colonial est un abécédaire des noms de rue, avec des notes explicatives, complété par la présentation d’autres lieux et musées. Un livre d’éducation populaire, militant, pour « rendre visible » le colonialisme et l’esclavagisme qui ont laissé d’innombrables marques dans l’agglomération.

Multiples facettes de la domination coloniale

Quai du Maroc, cours de la Martinique, rue Son-tay ou de Mazagran… les références aux territoires colonisés et aux batailles sont nombreuses. Il y a aussi ces rues qui glorifient ceux que l’État considère encore comme ses grands hommes, les dirigeants colonialistes de la 3e République (Gambetta, Ferry, Thiers…), ou plus récemment, De Gaulle, au pouvoir lors de la répression en Algérie en 1945, l’organisateur de la Françafrique après les luttes d’indépendance. Mitterrand n’est pas oublié, ministre de l’Intérieur en 1954 au début de la guerre d’Algérie, continuateur de la Françafrique après 1981, avec les opérations militaires au Tchad, le génocide au Rwanda…

Le guide rappelle que Chaban-­Delmas a été ministre des Armées en 1957-58 (guerre d’Algérie, bombardements en Tunisie) et qu’il a été « à l’origine de la création des Centres d’instruction à la pacification et à la contre-guérilla (CIPCG), deux écoles de "guerre psychologique" et dont on sait qu’ils seront des centres de torture ».
Les généraux ayant commis les pires crimes contre les peuples sont honorés à Bordeaux comme dans toutes les villes, les Bugeaud, Gouraud, Mangin, Juin, Lyautey… ainsi que des universitaires théorisant le racisme, Ernest Renan, Paul Bert…

Particularité locale, nombre de lieux font référence aux familles de grands patrons, négociants, armateurs, planteurs, ayant fait fortune avec l’esclavage et le pillage colonial comme les Saige, Ravezies, Nairac, Lainé, Journu-Auber, Guestier, Balguerie-Stuttenberg… et tant d’autres.

Simple et riche de nombreux faits et citations, ce livre montre les multiples facettes de la domination coloniale, donnant la mesure du conditionnement idéologique imposé par les classes dominantes, qui allaient jusqu’à organiser des « foires coloniales » avec zoos humains sur la place des ­Quinconces jusque dans les années 1930.
Le guide aide à mesurer à quel point ces classes dominantes continuent à nous imposer encore aujourd’hui ces noms, glorifiant le pillage des peuples qui a été indissociable du développement du capitalisme et des États à leur service.

La bourgeoisie bordelaise et ses différents maires résistent d’ailleurs au moindre changement de nom de ces rues… « droit dans leurs bottes » comme disait Juppé… qui a renoncé à donner à une « sente » le nom de Frantz Fanon, militant anticolonialiste antillais ayant rejoint la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Et il y a bien peu de rues au nom des militantEs antiracistes et internationalistes.

Quelques angles morts

L’équipe des rédacteurs organisait le mardi 19 mai, avec Espaces Marx, une présentation de l’ouvrage. L’occasion d’avoir un échange sur ce qu’apporte le livre... et aussi sur le fait qu’il n’évoque pas une partie de l’histoire de la gauche qui a pris directement part à la politique coloniale de l’État français, même si les actes de Mitterrand, Mendès-France ou Guy Mollet sont clairement présentés.

Ainsi, la rue Léon-Blum à Bordeaux permettrait de rappeler comment le gouvernement du Front populaire de 1936 a réprimé les grèves dans les colonies. Et comment Blum, à nouveau chef du gouvernement en décembre 1946, a engagé la guerre d’Indochine.

Autre absence, celle de la politique du PCF dans l’après-guerre, qui a participé de 1944 à 1947 à des gouvernements issus du CNR, qui ont réprimé des révoltes des peuples colonisés, du massacre du camp de Thiaroye près de Dakar en novembre 1944 à l’Algérie en 1945, l’Indochine à partir de 1946, ou Madagascar en 1947…
Charles Tillon était ministre PCF de l’Aviation quand son gouvernement massacrait en 1945 les villes algériennes de Sétif, Guelma et Kherrata, puis ministre de l’Armement jusqu’en décembre 1946… Et Maurice Thorez, vice-président du Conseil…

La discussion a permis de convenir qu’un prochain tome, ou, à défaut, le site du collectif, permettrait d’apporter ces éléments nécessaires qui montrent comment la participation gouvernementale a amené des partis se réclamant de la classe ouvrière à gérer les affaires de la bourgeoisie française et, avec elles, ses sales guerres coloniales.

L’internationalisme

La discussion est venue aussi sur les rapports entre le mouvement ouvrier et les luttes anticoloniales.

Car à l’opposé des précédentes, quelques rues évoquent, elles, des militants des courants du socialisme et communisme internationaliste qui, dans la continuité des fondateurs du marxisme, a milité pour faire des luttes contre le colonialisme, le capitalisme et ses États, un seul et même combat de touTEs les travailleurEs.

Les rues Paul-Lafargue et Jules-Guesde, par exemple, peuvent nous rappeler que le Parti ouvrier français avait adopté en 1895 une motion proclamant « que la politique coloniale est une des pires formes de l’exploitation capitaliste »… et qui concluait « contre les flibusteries coloniales pour lesquelles aucun socialiste conscient ne votera jamais ni un homme, ni un sou » !

L’avenue Lénine évoque la IIIe Internationale communiste qui, en 1920, appelait ses partis à « soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies » et à « nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées ».

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