Et pendant ce temps-là, l’agriculture manque de bras

La pandémie de Covid-19 révèle d’abord et avant tout l’état dramatique dans lequel 40 ans de libéralisme ont mis le système de santé. Mais elle met à nu bien d’autres questions, qui tournent autour des choix économiques et sociaux dans une société que ses dirigeants entraînent vers la barbarie.

Tout d’abord, la « révélation » du caractère indispensable de travailleurEs invisibilisés, aux pires conditions de travail, aux plus bas salaires, à la précarité la plus totale. Pour commencer, dans l’agriculture, transformée en industrie para-chimique, comment faire sans l’apport de milliers, dizaines de milliers d’immigréEs surexploités, sous-payés, mal logés, aux conditions de travail insupportables ?

Et voilà que certainEs découvrent la place incontournable du travail assuré par les « soutiers » de la société. Le travail des femmes de ménage, des livreurs, des éboueurs, des « hôtesses de caisse », des chauffeurs, des égoutiers, de ceux qui entretiennent les réseaux d’eau, d’électricité, de gaz, les ascenseurs, mal payés, mal traités, précariséEs, sous-traités et maintenant ubérisés, se révèle indispensable au fonctionnement de la société.

Comme toujours, les femmes, majoritaires dans les emplois de services et en particulier dans les métiers du care (aides- soignantes, personnels de nettoyage, auxiliaires de vie, aides à domicile, infirmières...) et de la vente (caissières...), sont en première ligne. Des métiers parmi les moins bien payés et ceux où il y a beaucoup de CDD, davantage de temps partiel et des conditions de travail dégradées. Et, dans cette pandémie, très mal protégés par le manque criant de dispositifs de protection. Des femmes, sous-rémunérées, habitant souvent loin de leur lieu de travail et qui doivent donc ajouter à leur temps de travail un temps de transport où les risques ne sont pas moindres.

Imposer le pire

Mais, dans tous les cas, le scandale vient des conditions dans lesquelles l’activité est censée continuer, avec notamment l’inexistence des moyens de protection (gel hydroalcoolique, masques, gants, etc.). Autant d’insuffisances qui conduisent les salariéEs à refuser de s’exposer à la contamination en travaillant. Les chauffeurs routiers, les salariéEs du commerce en ligne, de la distribution, de l’automobile, les postierEs, etc., tentent de résister. Les positions du gouvernement sont criminelles, entretenant en permanence la confusion. Ainsi le projet de loi sur l’urgence sanitaire parle de « secteurs particulièrement nécessaires à la sécurité de la nation ou à la continuité de la vie économique et sociale ». Les employeurs s’appuient dessus pour justifier des activités non essentielles. Dans le même temps, le gouvernement tente d’empêcher toute contestation. Les institutions représentatives du personnel, déjà passées à la moulinette des réformes du code du travail, sont largement contournées par les employeurs. Tout juste sont-elles sollicitées pour information et, avec la réduction des moyens et pouvoirs auparavant apanage des CHSCT, toute contestation est difficile à mettre en œuvre. S’opposant à toute volonté de refuser de se mettre en danger, Pénicaud n’hésite pas à mettre en cause jusqu’au droit de retrait des salariéEs en situation dangereuse au motif de l’« état d’urgence ». Dans la foulée, les pouvoirs de contrôle de l’inspection du travail sont eux aussi attaqués en tentant de limiter leurs intervention à un soutien des employeurs.

Mais cela ne suffit pas. L’état d’urgence sanitaire sert de prétexte à de multiples attaques sur le temps de travail. Allongement du temps de travail journalier, hebdomadaire, raccourcissement des temps de repos, encadrement des prises de congés vont aggraver la charge de travail des salariéEs concernés. De fait, il s’agit de l’extension du champ d’application de mesures depuis longtemps applicables pour les services relevant d’urgences diverses notamment en matière de maintenance (ascenseurs, informatique, etc.), régis par des régimes d’astreinte dénoncés de longue date.

Dans le même temps, les fractures de la division capitaliste du travail sont mises en évidence. Avec le télétravail, les cadres dirigeants se mettent à l’abri de toute contamination, que ce soit sur les lieux de travail ou dans les transports. Combien de ces cadres et de leurs familles sur le million de « déménagements » in extremis dont les images, entraperçues sur les chaînes d’information, donnaient l’impression qu’ils venaient des beaux quartiers au moyen de grosses berlines, et non du 93 ou des quartiers populaires de Paris ? Ils ont envahi les côtes et îles de la mer du Nord, de Normandie, de Bretagne, d’Aquitaine ou de la Méditerranée.

Vers un retour de bâton contre les apprentis sorciers ?

Dans cette situation, la mise en avant du dialogue social par une majorité d’organisations syndicales est plus que jamais catastrophique. Plus que jamais le pouvoir l’utilise pour tenter de donner corps à l’union sacrée. Dans les faits, patronat et gouvernement ne tiennent aucun compte des revendications, des propositions portées par les confédérations. Et le patronat fait ses choix industriels et sociaux sans se lier les mains avec des engagements vis-à-vis des partenaires sociaux. L’incompréhension, la consternation de salariéEs auxquelEs on remet des instruments de protection détournés d’une utilisation pour le secteur de la santé, et la réactivité de nombreuses structures syndicales imposent heureusement d’autres priorités.

Le patronat, le gouvernement persistent et signent sur le caractère indispensable de la poursuite d’activités économiques non liées directement à la lutte contre la pandémie et au maintien des moyens de subsistance pour la population.

Mais, finalement, auraient-ils peur que le confinement, malgré l’isolement, produise une mise en cause de la tolérance face à la dictature patronale ? Que certainEs, en retournant au boulot, se posent des questions sur le caractère indispensable de l’activité de l’entreprise, sur la façon dont celle-ci est organisée et contrôlée… Est-il indispensable de fabriquer des voitures, des machines à laver, des téléphones portables en équipes, pendant 35 heures, la nuit, le week-end, de passer des heures et des heures à se rendre au travail ?

Et si la pandémie de Covid-19 était suivie d’une pandémie de « droit à la paresse » ? Même si le confinement entraîne l’isolement, des difficultés pour la construction de réponses collectives, les salariéEs pourraient reprendre à leur compte, et sous leur direction, la vision de Macron voulant « tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies ».

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