Agrobusiness : « On ne pourrait pas concevoir un meilleur système pour produire des maladies mortelles »

Un entretien avec le biologiste Rob Wallace, sur les liens entre agrobusiness et épidémie de coronavirus. Propos recueillis par par Yaak Pabst pour Marx21, traduction Acta.zone.

Vous menez des recherches sur les épidémies et leurs causes depuis plusieurs années. Dans votre livre Big Farms Make Big Flu, vous tentez notamment d’établir des liens entre les pratiques agricoles industrielles, l’agriculture biologique et l’épidémiologie virale. Quelles sont vos conclusions ?
Le véritable danger de chaque nouvelle épidémie est l’échec à – ou, pour le dire plus clairement, le refus opportun de – comprendre que chaque nouveau Covid-19 n’est pas un incident isolé. L’augmentation de l’occurrence des virus est étroitement liée à la production alimentaire et à la rentabilité des sociétés multinationales. Quiconque cherche à comprendre pourquoi les virus deviennent plus dangereux doit étudier le modèle industriel de l’agriculture et, plus particulièrement, de l’élevage animal. À l’heure actuelle, peu de gouvernements et scientifiques sont prêts à le faire. Bien au contraire.
Lorsque de nouveaux foyers apparaissent, les gouvernements, les médias et jusqu’à la plupart des établissements médicaux sont tellement pris par l’urgence qu’ils écartent les causes structurelles qui poussent de multiples agents pathogènes marginaux à devenir soudainement des célébrités mondiales, les uns après les autres.

Qui faut-il blâmer ?
J’ai évoqué l’agriculture industrielle, mais elle s’inscrit dans un champ bien plus large. Le capital est le fer de lance de l’accaparement des dernières forêts primaires et des terres agricoles détenues par les petits exploitants dans le monde. Ces investissements favorisent la déforestation et le développement, ce qui entraîne l’apparition de maladies. La diversité et la complexité fonctionnelles que représentent ces immenses étendues de terre sont rationalisées de telle sorte que des agents pathogènes auparavant enfermés se répandent dans le bétail local et les communautés humaines. En bref, les métropoles centrales, comme Londres, New York et Hong Kong, devraient être considérées comme nos principaux foyers de maladies.

Pour quelles maladies est-ce le cas ?
Il n’y a pas d’agents pathogènes indépendants du capital à ce stade. Même les populations les plus éloignées géographiquement finissent par être touchées, fût-ce de manière distale. Les virus Ebola et Zika, le coronavirus, la fièvre jaune, diverses formes de grippe aviaire et la peste porcine africaine chez les porcs comptent parmi les nombreux agents pathogènes qui quittent les arrière-pays les plus reculés pour se diriger vers les boucles périurbaines, les capitales régionales et, finalement, vers le réseau mondial de transport. On passe de chauves-souris frugivores du Congo à la mort de bronzeurs de Miami en quelques semaines.

Quel est le rôle des entreprises multinationales dans ce processus ?
À l’heure actuelle, la planète Terre est en grande partie une ferme planétaire, tant en termes de biomasse que de terres cultivées. L’agrobusiness vise à s’accaparer le marché alimentaire. La quasi-totalité du projet néolibéral est organisée autour du soutien aux efforts des entreprises basées dans les pays industrialisés les plus avancés pour voler les terres et les ressources des pays les plus pauvres. En conséquence, nombre de nouveaux agents pathogènes, jusqu’alors tenus en échec par des écologies forestières en évolution constante, sont désormais libres, et menacent le monde entier.

Quels sont les effets des méthodes de production des entreprises agroalimentaires sur ce phénomène ?
L’agriculture capitaliste, en remplaçant les écologies naturelles, offre les moyens exacts par lesquels les agents pathogènes peuvent développer les phénotypes les plus virulents et les plus infectieux. On ne pourrait pas concevoir un meilleur système pour produire des maladies mortelles.


Version intégrale (en français) sur : https://acta.zone/agrobusiness-epidemie-dou-vient-le-coronavirus-entretien-avec-rob-wallace/

Claude Serfati, économiste, chercheur auprès de l’IRES, est l’auteur, entre autres, de L’industrie française de défense, (Ed. La Documentation française, 2014) et Le Militaire: une histoire française (Ed. Amsterdam, 2017)

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