Théâtre de la Commune à Aubervilliers : « L’enthousiasme s’est mué en lassitude, puis en angoisse »

Les salariéEs du théâtre de la Commune à Aubervilliers sont en grève depuis plus d’une semaine. Leur directrice, Marie-José Malis (MJM), soutenue par Alain Badiou, entend faire passer le conflit pour une simple preuve de l’immobilisme de la CGT, ou encore de la mollesse et de l’absence de désir des salariéEs. Entre les lignes, on les accuse de faire grève contre l’art et la beauté. Entretien avec l’une des grévistes du théâtre.

Alors, ça fait quoi d’avoir un patron de gauche ?

Un patron de gauche… ça reste un patron ! Ça peut même avoir un effet pervers : les rapports de domination perdurent, mais ils ont tendance à être niés sous prétexte que nous serions tous égaux, qu’on travaillerait dans une forme d’horizontalité, dans laquelle le rapport hiérarchique ne serait qu’une formalité. Sauf que cette égalité est illusoire, et le rapport hiérarchique, lui, bien réel. Et lorsque tu le fais remarquer à ton employeur (ou ton employeuse), tu te fais engueuler parce que tu l’insultes en le traitant de dominant.

Vous parlez de « conditions de -travail pathogènes »…

C’est un ensemble de pratiques qui génèrent, pour les gens qui travaillent, des situations de stress très fortes.

C’est, par exemple, être convoqué à un entretien dont l’objet change au moment où l’on est reçu, ou même sans en savoir l’objet : dans le premier cas, on se prépare pour parler d’un sujet, et un autre est abordé, nous prenant au dépourvu. Dans l’autre c’est encore pire : on ne sait pas si notre supérieur va juste nous dire une petite chose anodine ou si ça va être un entretien où l’on va se faire casser pendant une heure. 

Ça peut être aussi des injonctions contradictoires : d’un côté par exemple, nous dire que les relations publiques ne devraient pas être tenues responsables du remplissage des salles, et d’un autre côté, qu’on nous pousse à faire du chiffre.

Ce qui cause également une souffrance, c’est le décalage entre le discours affiché de la direction, prônant des valeurs d’égalité et de liberté radicales, y compris dans le travail, et ce que nous subissons réellement au quotidien. Il est important de rappeler que, quand notre directrice est arrivée, nous étions très contents. Elle parlait d’horizontalité, ses sources d’inspiration au niveau organisationnel me parlaient. Elle avait cité l’exemple de lieux autogérés, la clinique de La Borde… Mais dans la réalité, cela ne s’est pas déroulé comme ça, et notre possibilité de participer à la construction du projet s’est révélée très mince... « Moi je veux remettre tout à plat, qu’on re-réfléchisse tout », disait-elle au début. Nous avons embrassé cette perspective avec enthousiasme. Tout en continuant notre travail quotidien, nous avons réfléchi à des propositions de nouvelles façons d’entrer en contact avec le public. Mais cela ne semblait jamais satisfaire la direction. Et cycliquement, on nous redemandait de réorganiser complètement notre travail. Donc on mettait en place de nouveaux outils. Et ces outils n’étaient jamais consultés par la direction.  L’enthousiasme s’est mué en lassitude, puis en angoisse… Quand arrivera la prochaine restruc-turation ? Qu’adviendra-t-il de nos postes et nos fonctions ?

Que revendiquez-vous ?

D’abord, l’arrêt des pratiques de gestion du personnel nocives. Cela pourrait prendre la forme d’un protocole co-rédigé avec les grévistes, définissant un certain nombre de cadres que la direction s’engagerait à respecter.

Deuxièmement, nous demandons le respect des instances représentatives du personnel. La direction avait décidé qu’elle n’entendrait plus rien de la déléguée syndicale et déléguée du personnel, et voulait privilégier des rapports interpersonnels entre direction et salariéEs… C’est pour cela que nous avions fait des demandes de médiations, qui ont été refusées. Nous avons alors décidé d’alerter directement nos tutelles en juillet dernier.

Enfin, on demande un audit de la structure. Un audit RH dont le cabinet soit co-désigné avec les déléguéEs syndicaux. On -demande qu’en attente de l’audit, les créations et suppressions de postes soient gelées, ainsi que les restructurations, et que les salariéEs soient maintenus dans leurs fonctions et leurs attributions. Ce que la -direction refuse à l’heure actuelle.

Dans sa lettre, MJM n’explique que 10 des 12 ruptures conventionnelles qui ont eu lieu en 4 ans. Et que parmi ces 10, il y en aurait 8 dont elle n’aurait pas à rougir, et 2 seulement qui seraient liées aux conditions de travail.

Il y a en effet des gens qui sont partis pour des raisons personnelles. Mais il y en a aussi qui sont partis sans l’avoir choisi. Et d’autres enfin qui l’ont décidé, mais parce que le climat de la structure était devenu trop pesant pour eux. De plus, dans sa lettre, MJM prétend que la responsable d’accueil/billetterie (déléguée syndicale CGT/Synptac) serait la cause de tous les départs des personnes travaillant à l’accueil. Or c’est faux. Nous avons des témoignages qui prouvent le contraire.

Ce dénigrement permanent de votre travail est-il basé sur des reproches concrets et tangibles ?

Non, jamais. D’ailleurs nous avons d’excellents rapports – et c’est ça qui est incroyable – avec tous nos partenaires (enseignantEs, artistes, responsable d’association ou de CE…). Nous n’avons de problèmes qu’avec la direction, qui voudrait que nous fassions autre chose que ce que l’on fait. Mais quoi ? Les reproches qui nous sont faits ne sont jamais étayés, et restent très flous et très opaques (dysfonctionnement, désorganisation, mais sans apporter d’éléments concrets). Tout cela nous a conduit à penser que ce n’était pas ce que nous faisions qui posait problème, mais qui nous étions…

Mais comment la direction justifie-t-elle de porter un projet prétendument émancipateur avec des méthodes qui ressemblent beaucoup à celles du néolibéralisme ?

Dans son projet, il y a une ligne politique sous-jacente au projet artistique, une « Idée » que nul n’est autorisé à remettre en cause. Et à l’encontre des personnes qui ne seraient pas dans cette ligne – surtout nous, aux relations publiques –, la direction considère qu’elle peut se permettre d’utiliser les mêmes moyens néolibéraux qu’on va trouver dans toutes les grosses boîtes.

Pour notre direction, la fin justifie les moyens. Et ça n’est pas du tout une contradiction pour elle. C’est quelque chose qu’elle assume.

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