Seules à Berlin, de Nicolas Juncker

Casterman, 200 pages, 25 euros.

Les 8 et 9 mai 1945 : les peuples du monde entier fêtent la liberté retrouvée et l’écroulement du régime génocidaire nazi. Les fillettes et femmes allemandes endurent elles un nouveau long calvaire. Aucune des armées d’occupation des quatre zones ne se comportera correctement et des centaines de milliers de viols collectifs ou non auront lieu. L’armée russe se montrera particulièrement odieuse. Les femmes allemandes n’avaient qu’une seule issue : se trouver un officier russe pour les protéger. La prostitution pour éviter les viols ! Tel est le cadre de ce roman graphique inspiré de deux témoignages féminins, l’un allemand et l’autre russe.1

Berlin, fin avril 1945, n’est plus que ruines

Ingrid (29 ans) est allemande, parle russe et travaille à la Croix-Rouge. Elle sort de plusieurs années d’enfer sous le régime nazi. Avec l’occupation russe, elle doit affronter un nouvel enfer. Evgenya (19 ans) est russe, bilingue, fait partie du NKVD et vient d’arriver à Berlin avec l’armée soviétique pour authentifier les restes d’Hitler.

Ingrid est épuisée, apeurée par les « barbares » qu’elle voit débarquer chez elle et qui violent les femmes de façon systématique, tandis qu’Evgenya, débordante de vie et de sollicitude, commence à comprendre qu’avec la fin de la guerre, le régime de liberté qu’elle a connu dans l’Armée rouge commence à se refermer. Evgenya est intriguée par Ingrid avec qui elle doit partager la chambre et le lit car les hébergements sont rares. Chacune d’entre elles tient un journal intime, ce qui va leur permettre de se découvrir, de s’affronter et peu à peu de se comprendre.

La naissance d’une amitié en pleine course pour retrouver Hitler

« Aujourd’hui, c’est l’anniversaire du Führer. Malheureusement, l’ambiance n’est pas à la fête » écrivait Martin Bormann dans son journal le 20 avril 1945. Doux euphémisme que cette épigraphe de l’album. Non, l’ambiance n’était pas à la fête dans ce Berlin en ruines où la population affamée, terrorisée, se terre dans les caves en attendant l’arrivée de l’Armée rouge.

Le récit est mis en images sans concession. Il est entrecoupé de bribes des journaux des deux jeunes femmes et quand la réalité devient trop atroce, l’image s’efface et cède la place à l’indicible suggéré par des mots.

Les deux femmes ne cacheront rien du rôle criminel de leurs armées respectives. Evgenya, témoin privilégié, relate la prise de Berlin et la recherche d’Hitler. Le maréchal Joukov devait absolument prendre le Reichstag le 1er mai et en rester là. Le NKVD devait lui capturer Hitler. Le colonel Goudorssky, premier responsable d’Evgenya, découvre le cadavre de Goebbels et de sa femme dans le Führerbunker le 3 mai. Il prend l’initiative, sans en référer à Beria, d’exposer publiquement les cadavres. Le 5 mai, la Pravda rapporte l’évènement et Goudorssky est rappelé à Moscou. Exit. Immédiatement remplacé par le colonel Melkianov qui a l’ordre de retrouver Hitler dans la semaine. Les soldats de Joukov ont découvert un cadavre calciné pouvant être le dictateur, le NKVD l’exfiltre immédiatement. Des prothèses dentaires sont prélevées et le 11 mai Hitler est officiellement reconnu mort. Fin de la quête.

Evgenya est rappelée à Moscou. C’est avec déchirement qu’elle se sépare d’Ingrid devenue interprète pour l’Armée rouge. Melkianov, qui l’a prise en sympathie, fait, avant son départ, brûler ses bagages dont ses journaux intimes et les traductions rapides de ceux de Goebbels. Il lui sauve la vie.2

Berlin est un champ de gris

« Berlin est un champ de gris, le gris de la poussière, des ruines, des cendres… un gris cosmopolite, omniprésent, poisseux, un gris dont on ne peut se débarrasser, un gris juif, en somme »3 écrit Ingrid. Gris également les cheveux des soldates russes de 20 ans. Gris les visages émaciés de tous les personnages taillés au scalpel
Toutes ces nuances de gris ne seront rompues que par quelques touches de couleur, symboles d’espoir ou de souvenir heureux et par le rouge de la prise du Reichstag.

Une BD coup de poing ! La pandémie nous a empêchés de la chroniquer pour le 8 mai, mais le récit résistera au temps et vous n’êtes pas près d’oublier Ingrid et Evgenya.

  • 1. Une femme à Berlin (anonyme) chez Gallimard, et Carnets de l’interprète de guerre d’Elena Rjevskaïa chez Christian Bourgois.
  • 2. Evgenya/Elena échappera au camp de travaux forcés. Elle aura le temps d’écrire et de vivre vieille.
  • 3. Les cendres des fours crématoires parvenaient jusqu’à Berlin.

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