La glace est fine, Monsieur le président

S’adressant au monde de la culture – en fait du spectacle seulement – le 6 mai, Macron a fait la démonstration de sa méconnaissance totale de nos métiers.

D’abord il y a le style. Loin du ton grave et solennel des dernières annonces, le président est ici pleinement décontracté, en cravate et chemise mais manches retroussées, et il s’adresse à ses interlocuteurEs en visio tel un chef d’équipe, en appelant chacunE par son prénom. Les annonces du président précèdent le point presse du ministre de la Culture. Comme à son habitude, Emmanuel Macron expose tout, laissant le soin à Riester de... répéter. Sur la forme, ces annonces sont une réponse à un groupe d’artistes « représentant » le monde artistique et culturel et font suite à deux heures d’échange (tenues secrètes) avec eux et elles.

On peut déjà s’interroger sur tous ces secrets, à commencer par l’identité de ces artistes et leur légitimité à remplacer seulEs les multiples syndicats du secteur qui, depuis le début de cette crise, s’activent pour dresser un tableau au plus juste de la situation – ô combien hétérogène – et élaborent des revendications concertées.
Tout nous est présenté comme une « grande famille du théâtre », unie et partageant les mêmes intérêts. N’est interrogée que la capacité de cette famille à se relever, à « retrouver le fil perdu de la création » (Riester). Quid des inégalités qui traversent cette famille ? Quid des rapports de classe et de domination ?

Il y a donc bien eu des annonces mais...

L’année « blanche » – soit un report des fins de droits au chômage (dispositif dont le monde du spectacle est coutumier) – était une revendication forte bien qu’exprimée de diverses manières. Sur ce point, la mobilisation a payé car nous avons été entendu, même si évidemment nous attendons les décrets qui confirmeraient cette (plutôt bonne) nouvelle car notre méfiance a la peau dure. Mais de quelle année « blanche » parle-t-on ? Considérant l’incertitude de la reprise des activités avant janvier 2021 et l’étalement des fins de droits sur toute l’année 2020, c’est bien toute l’année 2021 qui doit être blanche dans un souci d’égalité ! Décembre 2021 devrait donc être la date annoncée et non pas août.

Par ailleurs, nous faisant bien comprendre qu’avoir recours aux allocations chômage n’était pas souhaitable, c’est plutôt un pacte que nous propose le chef de l’État. (« Je vais donner suffisamment confiance pour que quasiment on n’en ait pas besoin »). Par un étrange amalgame, tout le monde du spectacle est encouragé à s’investir dans les écoles et les colonies de vacances. Avec des phrases comme « J’attends beaucoup du monde culturel » et ses promesses d’embauches payées par l’État, s’imagine-t-il que nous sommes à ses ordres et que nous allons le remercier de sa générosité, voire que nous attendions fébrilement qu’il nous donne des idées ?

Théâtre = école ?

Les artistes qui interviennent dans les écoles, centres de loisir, hôpitaux, prisons, Ehpad... n’ont pas attendu Blanquer, Riester ou Macron et le font depuis des années. Mais, dans l’hétérogénéité de nos pratiques, il serait bien naïf et dangereux de considérer que tout le monde en aurait les compétences particulières requises, sans parler de l’envie1. Réduire la conception du spectacle à la pédagogie ou la promotion du « vivre ensemble », non seulement nous mène à une conception utilitariste dont nous devons absolument nous méfier, mais tend à faire de nous les garantEs de l’ordre moral et culturel imposé par l’État. C’est précisément cela qu’ont récemment dénoncé les personnels de l’animation et du travail social et nous nous joignons à eux et elles.

Rien n’a été dit sur les nouveaux et nouvelles entrantEs, sur les congés maternité... Et, si l’année « blanche » est une mesure d’urgence nécessaire, l’est encore plus et à plus long terme l’abrogation de la dernière réforme de l’assurance chômage, qui concerne l’ensemble des chômeurEs.
Depuis le 29 avril, à l’appel des Gilets jaunes intermittentEs chômeurEs précaires, une dynamique unitaire a été lancée, réunissant plus de 60 organisations, syndicats et collectifs. Nous restons donc mobilisés et poursuivons la construction de cette démarche unitaire.

  • 1. Au passage, rappelons au président que les travailleuses et travailleurs du spectacle ne sont pas que des artistes mais aussi des technicienEs, des personnels administratifs, des agentEs de nettoyage...

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