Fin de partie ? Amérique latine : les expériences progressistes dans l’impasse (1998-2019)

Frank Gaudichaud, Massimo Modonesi et Jeffery R. Webber, Frank Gaudichaud, Massimo Modonesi et Jeffery R. Webber, Paris, Syllepse, 2020, 190 pages, 17 euros.

Cet ouvrage collectif écrit par trois éminents spécialistes de l’Amérique latine est une excellente synthèse, d’un point de vue anticapitaliste, du débat sur les expériences dites « progressistes » dans le continent. Dans son chapitre, « Des conflits, du sang et des espoirs », notre camarade Franck Gaudichaud s’intéresse aux rapports complexes entre les mouvements sociaux et les gouvernements progressistes, entre participation, cooptation et institutionnalisation ; l’économiste marxiste canadien Jeffery Webber réfléchit quant à lui sur l’économie politique de la gauche latino-­américaine et sur la problématique des dynamiques d’accumulation, de développement inégal et de l’insertion subordonnée de la région au sein du marché mondial ; enfin, le chercheur gramscien italo-mexicain Massimo Modonesi analyse les différentes interprétations intellectuelle et théoriques de ces expériences : « Le progressisme latino-américain : un débat d’époque ».

Pas de transformation des structures de classe

Les trois auteurs reconnaissent que les gouvernements progressistes ont réussi certaines avancées, à des degrés divers selon les pays : un plus grand contrôle des matières premières, des initiatives de « démocratie participative », la reconnaissance des droits des populations indigènes, des politiques de redistribution de la rente et de lutte contre la pauvreté, des initiatives d’organisation anti-impérialiste à l’échelle du continent (tel que la tentative de l’ALBA) etc. Cependant, ils ont échoué – ou ne l’ont pas véritablement voulu – à transformer les structures de classe, à rompre avec la dépendance envers le marché international, à dépasser le modèle « extractiviste », et ainsi n’ont aucunement débuté une transition de type post-capitaliste. Depuis la crise de 2012, avec la chute drastique des prix des matières premières, ces expériences sont dans l’impasse, ou même renversées au profit de la droite la plus réactionnaire (pensons au Brésil !). Cependant, reconnaissent les auteurs, considérant les récentes victoires de forces de centre-gauche en Argentine et au Mexique, il est trop tôt pour parler d’une « fin de cycle » – d’où le point d’interrogation dans le titre…

Les auteurs mentionnent notamment les analyses de l’économiste marxiste argentin Claudio Katz (proche de la IVe Internationale), qui distingue clairement deux types de progressismes gouvernementaux : les gouvernements socio-libéraux, de centre gauche (par exemple Lula Da Silva au Brésil) et les expériences anti-­oligarchiques/anti-impérialistes (par exemple Chavez au Venezuela). Cependant, les auteurs, dans leur livre, tendent plutôt à voir et critiquer les « progressismes » comme un bloc, sans insister suffisamment sur ces différences, selon nous. C’est le cas notamment de Massimo Modonesi, qui propose d’interpréter ces expériences par le concept gramscien de « révolution passive ». Cela me semble problématique, dans la mesure où chez Gramsci, ce terme désigne une politique menée par la classe bourgeoise – par exemple dans l’unification italienne du 19e siècle, ou même, au 20e siècle, durant le fascisme italien – en réponse à des actions sporadiques des classes subalternes. Je ne pense pas que cela corresponde tout à fait à la nature de classe des gouvernements latino-américains analysés dans cet essai, notamment dans ses formes les plus radicales (Bolivie, Venezuela).

Avec ces quelques réserves, on ne peut que recommander cet ouvrage comme une remarquable introduction à la réflexion marxiste sur la portée et les limites des expériences progressistes latino-américaines de ce début de 21e siècle.

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