« Des grosses agences rachètent les festivals de musique et en font des usines à fric »

Entretien. Carnavalorock, le festival briochin de rock alternatif, prépare la deuxième édition de sa « nouvelle vie » : l’Anticapitaliste a rencontré Samuel Burlot, par qui tout a recommencé… 

Peux-tu nous parler de la première vie de Carnavalorock ?

Le festival a eu lieu chaque année de 1990 à 1997. Au départ, il y avait un bal, le soir du dimanche du carnaval de Saint-Brieuc. Le carnaval reposait beaucoup sur l’équipe du Foyer Paul-Bert, un FJT/MJC « de gauche », à l’époque, qui accueillait de jeunes immigrés et des réfugiés. Il y avait un atelier sérigraphie au sous-sol, d’où sont sorties pas mal d’affiches politiques, et puis on y faisait des réunions : pour la Kanaky, le Comité antifasciste, les 24 heures contre l’extrême droite... Un jour, une équipe autour du foyer et du quartier, a proposé, à la place du bal, de faire une soirée pour les jeunes : Carnavalorock est né comme ça, tout simplement, en 1990. On s’est situé d’emblée dans la tradition des concerts du Baracuda (bar à concert du coin de Saint-Brieuc) autour d’une mouvance rock alternatif, mais pas seulement, avec les labels indépendants, contre les majors, des groupes comme Casse-Pipe, Ludwig, Parabellum, Les Sheriff, Pigalle… On a tenu comme ça jusqu’en 1997. En 1994 on est passé à 2 jours, dans la même salle. Sont passés des groupes comme les Rita Mitsouko, Arno, I Am, Exploited… Puis, la lassitude a peu à peu gagné l’équipe, entièrement bénévole. On nous a mis des bâtons dans les roues, les demandes en sécurité sont devenues de plus en plus draconiennes, la pression a augmenté de plus en plus de la part des politiques : notre public, très antisystème, dérangeait... En 1997, pour la dernière édition, Jean-Michel Jouyaux et Michel Daval, le graphiste et le dessinateur, ont intitulé notre affiche : « Silence » !

Et vingt ans après…

On en parlait depuis 2011, mais à ce moment-là on a eu des problèmes avec Jean-Michel Boinet, de Art-Rock, qui manifestement voulait rester le seul sur la ville… En 2016, on s’est revu : un copain skipper avait été arrêté, emprisonné à Barcelone pour un prétendu trafic de drogue – il a été blanchi ensuite. L’asso de soutien, c’était beaucoup des ancienEs de Carnavalo, s’est démenée pour le faire libérer, avec l’appui, il faut le dire, d’Alain Cadec (alors député européen LR, actuel président du Conseil départemental). C’est ça la base du nouveau Carnavalo. Et puis, beaucoup de monde connaissait « Carnavalo », par le nom ou pour y avoir participé, qui pendant sept ans avait permis au public de Saint-Brieuc et des Côtes-d’Armor de découvrir des groupes régionaux, nationaux et internationaux. Le festival avait marqué les mémoires, il avait laissé un vide !

On a monté l’association « Les déboucheurs de tympan », et très vite tout s’est enchaîné… J’ai rencontré les Ludwig sur un concert, qui m’ont dit oui tout de suite. Mon ancienne boîte, 3C, pour laquelle j’ai été tourneur pendant quelques années, et Diogène, une boîte de prod de Brest, ont accepté de co-gérer le festival. Ils nous apportent leur garantie professionnelle et laissent à l’asso l’entière maîtrise de la programmation, des bénévoles et des subventions. Ça a été notre manière de nous garantir contre les multinationales du spectacle qui sévissent dans le monde des festivals en ce moment…

La première édition de la deuxième vie de Carnavalo a été un succès – à guichets fermés – : c’est tous des nostalgiques, ou y a-t-il un nouveau public ?

Nombreux ont été celles et ceux qui ont fait part de leur bonheur de revivre un festival qui leur fait écho et qui leur ressemble ! Alors des nostalgiques, oui, beaucoup, surtout sur la première soirée, venus en famille avec leurs enfants ou leurs potes d’il y a 20 ans. Par contre, le deuxième soir, c’était beaucoup plus jeune. La seconde édition est souvent la plus dure car on perd l’effet de surprise. Reste à forger une base de public nouveau, à fidéliser... Faire venir beaucoup de nouvelles personnes, vu le contexte économique, la baisse du pouvoir d’achat, c’est beaucoup plus difficile. Ce nouveau départ nous a confortés sur le fait que ce festival répond à un besoin. Ce qui nous motive à relancer une nouvelle édition en 2018 (le vendredi 19 et le samedi 20 octobre 2018 à Robien). L’association Les déboucheurs de tympan est d’ores et déjà mobilisée pour cette nouvelle édition. 

Peux-tu nous dire un mot de l’évolution du modèle économique des festivals ?

C’est la marchandisation du secteur : des grosses agences, comme Live Nation, AEG, Download Festival, souvent appuyées sur des fonds de pension, rachètent les festivals, achètent le nom, et en font des usines à fric. C’est la fin de l’indépendance, c’est la fin de la diversité. Par exemple, le Hellfest : même s’il reste encore un vrai festival indépendant, sans subvention (refusée par le département de Loire-Atlantique car satanique et subversif !), son nom a été racheté par Drouot. Il est devenu une marque, avec une floraison de produits dérivés, dans le but de faire du rendement. Ces pratiques font augmenter de façon exponentielle les cachets, et de ce fait raccourcissent la saison car les groupes tournent à fond l’été et, passé septembre, on a du mal à les avoir. Cela met en difficulté les petits festivals qui ne peuvent plus se payer certains artistes très connus ! La Bretagne résiste assez bien à cela, avec un gros maillage de festivals restés indépendants, mais tous sont menacés à brève échéance s’ils n’arrivent pas à mutualiser leurs forces contre les grosses industries. Le véritable exemple d’indépendance, ce sont Les Vieilles Charrues, qui vivent sans subvention et résistent aux grosses industries grâce à l’identité forte de la Bretagne et de son public, ses sponsors et partenaires. Mais le risque est grand et tout cela ne tient qu’à un fil : l’affluence… 

Et les subventions ?

Nous sommes subventionnés à 15 %, on voudrait monter à 25 %. Les subventions proviennent de la ville, de l’agglo, et du Conseil départemental… mais toujours rien de la région ! 80 % du risque repose quand même sur nous (sur l’affluence). Je trouve légitime que la culture, l’art, reçoive de l’argent public – c’est nos impôts ! – je suis pour la culture pour tous ! Mais il n’en faut pas trop. On ne veut pas être redevable, on ne veut pas vivre là-dessus. D’abord, il faut partager : pas question pour nous de voir un festival largement financé en laissant les autres sans moyens. Ensuite, on tient à rester indépendant : quand on voit Thibault Guignard (vice-président du CD) qui voudrait faire signer une « charte de moralité » aux artistes…

Vous faudra-t-il grossir pour tenir ?

La « recette », c’est d’abord la co-production, je l’ai dit. C’est vrai qu’on voudrait bien montrer que l’on peut tenir dans cette jungle. On s’est donné 2-3 ans mais on pense qu’il faudra peut être changer de site afin de passer notre jauge de 2 000 à 5 000. Comme ça on pourrait programmer des groupes plus importants, donc plus chers. Nous restons dans l’idée d’un développement maîtrisé, avec des collaborations locales – la salle de la Citrouille fait déjà une soirée d’ouverture – et avec une sorte de mutualisation comme cela s’envisage avec Art’Rock. 

Nos lecteurs t’ont connu militant : ton engagement dans Carnavalo est-il une forme de continuité ? Autrement dit, « la musique, cette musique, c’est politique » ? 

Mon combat, je l’ai toujours en moi. Entre la musique et la politique, oui, il y a une continuité : je ne programmerais pas des groupes pas clairs. On est loin de la variété et du business, et les groupes qui viennent ont en commun une éthique. Beaucoup ont une couleur antifa prononcée – même si c’est moins le cas qu’avant… Mais dans le festival, on ne met pas ça en avant, il n’y a pas besoin : d’une part, la plupart d’entre nous – musiciens ou organisateurs ! – on sait ce que c’est la galère, d’autre part, la plupart des groupes, qu’ils soient plutôt rock ou reggae, partagent ces valeurs.

Propos recueillis par Vincent Gibelin

Infos sur le festival : www.carnavalorock.com  et https://fr-fr.facebook.com/carnavalorock2018/

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