Confinement mortel. Episode 7 : Les hommes qui n’aimaient pas les chats

– J’imagine que vous savez pourquoi nous vous avons convoquée, madame Leroy.
Claire Leroy, une jeune femme d’apparence frêle mais au visage énergique, faisait face au deux policiers installés derrière leur hygiaphone.
– Oui, j’ai reçu un coup de fil de Damien. Il m’a appris la mort de François...
– Et ?
– Que voulez-vous que je vous dise ? François était un garçon sympathique, mais je n’avais pas de liens particuliers avec lui. Damien et moi, nous avons passé deux ans dans la même classe, au lycée, mais François, je ne l’avais jamais rencontré avant le confinement. Donc ça m’a fait un drôle d’effet, mais ce n’est pas comme si c’était quelqu’un de ma famille.
– Mais vous voyez quelqu’un qui aurait pu lui en vouloir ?
– Ça me semble une idée absurde. Nous nous entendions tous très bien. On a dû vous dire que j’étais chargée de l’intendance et de garder les portables. Il est arrivé qu’on me demande de faire une exception. J’ai toujours refusé. Personne ne m’a fait de réflexion désagréable.
– Justement, dit le flic au crâne rasé. Quand François Vernant vous a remis son portable, le jour où il a commencé à s’enfermer dans sa chambre, il aurait évoqué une mauvaise nouvelle.
Elle secoua ses mèches blondes..
– Je n’en ai aucun souvenir. François faisait partie de ceux qui utilisaient le moins leur portable.
– Et vous n’avez pas une idée des raisons qui l’ont poussé à s’isoler ? Vous n’ignorez pas qu’il a eu une aventure avec Hélène Kalinsky qui l’a ensuite laissé tomber pour Damien Jacquet. Il y avait de la jalousie entre eux, non ?
Elle rit.
– Je viens de vous dire que je connaissais très peu François. En revanche, je connais Damien depuis le lycée. Je ne le vois vraiment pas trucider un rival. Si c’est ça votre idée, mieux vaut en chercher une autre. Peut-être que François boudait. Ça ne m’a pas particulièrement préoccupée.
– On nous a dit que toutes les filles du groupe lui tournaient autour ? Vous n’étiez pas jalouse vous-même ?
Elle fixa le plus jeune des deux flics, celui qui avait posé la question, avec un sourire ironique.
– Il y a une chose qu’on ne vous a sans doute pas dite. C’est que je préfère les femmes. Donc je pouvais difficilement être jalouse de François.
Cette franchise désarçonna un instant le flic. Son aîné prit le relais.
– Alors vous étiez peut-être jalouse d’Hélène Kalinsky ?
Elle haussa les sourcils et hocha la tête en les dévisageant comme si elle avait affaire à des demeurés..
– Je m’entends très bien avec Hélène depuis un bail. Il n’y a jamais rien eu de sexuel entre nous. Ce n’est pas parce que je suis lesbienne que je saute sur tout ce qui bouge. Nous avons même préparé une histoire ensemble pour le dîner. On en racontait une chacun notre tour, on a dû vous le dire. Nous avons eu droit à quelques réflexions parce qu’on a parlé du virus, contrairement à la règle qui avait été adoptée.
*
Retour au confinement
Un chat vivait heureux sous le toit d’une retraitée de La Poste. Celle-ci n’était pas riche, mais elle le nourrissait convenablement et lui laissait une grande liberté. Le félin avait la possibilité de s’éclipser et de faire la conquête des chattes du quartier. Il lui arrivait aussi de se faire offrir des aliments plus raffinés par des voisins.
Les ennuis de ce chat, un gros matou tigré du nom de Léon, non en hommage à Léon Trotski mais au défunt mari de la postière, commencèrent un mois après l’apparition du virus. Au cours d’une émission TV, on passa l’image d’un chat en annonçant que certains chats avaient été contaminés par le Covid. Or ce chat ressemblait beaucoup à Léon. Le chat s’en plaignit à sa patronne. Celle-ci s’informa auprès d’un avocat qui l’avait défendue bénévolement à la suite d’une grève, alors qu’elle était accusée d’avoir participé à la séquestration d’un cadre.
– Nous pourrions invoquer une atteinte au droit à l’image de votre animal, expliqua l’avocat. Mais je crains que nous n’obtenions pas gain de cause, un chat ne pouvant être considéré ni comme une personne physique ni comme une personne morale.
Elle rapporta cet entretien à Léon qui fut furieux d’apprendre qu’il n’était pas une personne physique.
L’affaire aurait pu en rester là si un second chat n’avait pas été testé positif. Il s’agissait cette fois d’un chat noir, du moins à en croire les photos qui circulèrent sur les réseaux sociaux. Plusieurs chats noirs des deux sexes circulaient dans le quartier de Léon, qui avait même eu une aventure avec une chatte de cette couleur.
Des rumeurs et des fake news commencèrent à circuler sur les réseaux sociaux. « Les chats noirs propagent le virus », « Les chats noirs sont en réalité des sorcières qui ont pris cette apparence pour nous empoisonner » et même « Les chats noirs sont infectés dans des laboratoires chinois secrets et transportés en Europe par des migrants recrutés au Moyen-Orient. » Certaines de ces fake news comprenaient des vidéos où des youtubeurs expliquaient, cartes à l’appui, le trajet effectué par les chats en question.
La postière commença par rire de ces rumeurs.
– C’est incroyable ce que des gens peuvent gober, dit-elle à Léon.
– Je ne trouve pas ça si drôle, répondit le félin.
Quelques jours plus tard, des habitants du quartier entamèrent une chasse aux chats noirs. Ils commencèrent par leur lancer des pierres.
Léon, qui continuait à sortir prudemment, évoqua la question avec un de ses congénères, une sorte de bâtard de chartreux gris foncé avec qui il faisait de fréquentes virées sur les toits.
– C’est en effet ennuyeux, dit le chartreux. Mais, après tout, ça ne concerne que les chats noirs et nous n’y pouvons rien.
Pourtant, la colère contre les chats noirs devint assez vite meurtrière. La télévision annonça que des chats avaient été lynchés dans diverses régions du pays. Certains avaient été pendus à des poteaux de signalisation et même l’un d’eux brûlé vif dans un panier métallique. Un psychanalyste médiatique expliqua doctement qu’il s’agissait d’un surgissement de superstitions enfouies dans l’inconscient collectif depuis le Moyen Âge. L’angoisse collective avait provoqué leur retour. Des vidéos du chat noir martyrisé tournèrent en boucle sur les réseaux sociaux, accompagnés parfois d’appels à exterminer ces incarnations du démon. Les sites catholiques intégristes et les sites ésotériques consacrés à la sorcellerie se déchaînèrent. Un prêtre fanatique réussit à se faire un nom en se lançant à visage découvert dans cette croisade. Il devint l’invité vedette de Zemmour sur CNews.
La vague atteignit bientôt la petite ville de province où vivaient la postière et son chat. Les rares chats noirs qui avaient réussi à échapper à cette vindicte se réfugièrent dans les bois environnants ou dans des caves abandonnées. Faute de chats noirs, les chasseurs de sorcières s’en prirent alors aux autres chats, après que le curé star eut déclaré que le mal avait pris d’autres apparences. Bien entendu, ce phénomène suscita diverses réprobations, notamment celles d’associations de défense des animaux. La polémique ayant pris de l’ampleur, le chef de l’État déclara que ces lynchages de chat étaient fort regrettables, mais qu’il ne s’agissait après tout que d’animaux tout à fait inutiles sur le plan économique et qu’il était préférable qu’on s’en prenne aux chats plutôt qu’aux humains. Des consignes furent néanmoins données à la police pour protéger les chats, mais les flics, qui avaient déjà beaucoup à faire, non seulement pour imposer le confinement mais pour réprimer les manifestations de plus en plus nombreuses, n’en tinrent aucun compte. Leur hiérarchie ferma les yeux.
Non contents de persécuter les chats dans les rues, certains individus particulièrement vindicatifs entreprirent de perquisitionner chez les particuliers pour vérifier qu’ils ne gardaient pas des chats. C’est ainsi qu’un de ces commandos débarqua un matin chez la postière. Fort heureusement, celle-ci, avec l’aide de son petit-fils, avait aménagé une cachette sous l’escalier.  
De sa planque, Léon, le poil hérissé, pouvait entendre le dialogue.
– Il n’y a aucun chat ici depuis très longtemps, je peux vous l’assurer messieurs.
– C’est bien vrai ? Moi j’ai l’impression de sentir des odeurs de chat, dit l’un des plus hargneux, un personnage en treillis militaire connu dans le quartier pour son goût pour la chasse et qui semblait jouer le rôle de chef.
– Oui, les chats, nous on les sent, renchérit en reniflant un jeune gars. T’es pas en train de nous entourlouper, mémère ? On nous a dit que tu planques un chat.
– Qui vous a raconté une chose pareille ? protesta la postière.
Le chef haussa les épaules.
- On n’a pas à vous le dire.
Pendant que le commando examinait les lieux, la postière réussit à pousser la caisse contenant la litière du chat sous la table de la cuisine. Heureusement, elle venait de la nettoyer, de sorte qu’elle ne dégageait aucune odeur contrairement aux allégations du gamin.
Dans son abri, Léon retenait son souffle et se calmait en enfonçant ses griffes dans le parquet.
Le groupe se lassa et fit demi-tour. Avant de sortir, le chasseur tendit une carte de visite à la postière.
– Je vous laisse le mail et le numéro de téléphone du comité. Si vous apprenez qu’il y a un chat dans les parages…
Elle acquiesça, boucla la porte à double tour et alla délivrer Léon.
L’hystérie anti-chats dura trois mois, puis retomba après la fin de l’épidémie. De nombreuses voix s’élevèrent alors pour condamner plus fermement ces exactions. Un juge prit l’initiative de mettre en examen le fameux curé, mais la hiérarchie ecclésiastique le muta opportunément en Amérique latine. On annonça la création d’un poste de secrétaire d’État à la protection des animaux. Le premier geste de celui-ci fut de faire édifier un monument au chat inconnu par un sculpteur renommé.
Un jeune et fringant collaborateur de ce ministre vint trouver la postière. Celle-ci le fit asseoir, lui offrit une tasse de thé et prit place en face de lui avec son chat sur les genoux.
– Voilà, expliqua le jeune homme, nous souhaiterions que vous participiez à l’inauguration du monument, avec votre chat bien sûr.
– Il n’en est pas question, dit poliment mais fermement la postière. N’est-ce pas Léon ?
– Pas question, approuva le chat en fixant l’aide-ministre que ce regard mit mal à l’aise.
– C’est ennuyeux, chère madame, car figurez-vous qu’on ne trouve plus de chats dans le pays. Inaugurer ce monument sans même un chat dans l’assistance, ça va faire bizarre. Une petite compensation financière pourrait-elle vous faire changer d’avis ?
Cette fois, la postière se départit de son ton poli et flanqua le type dehors.
– Ils sont quand même sacrément gonflés ! dit-elle au chat après le départ de l’intrus.
– C’est bien mon avis, approuva le chat.
Gérard Delteil

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