« Confinement mortel », de Gérard Delteil. Épisode 1 : « Venez donc vous confiner avec moi »

Librement inspiré de Boccace.

C’était une belle maison entourée d’un vaste parc. Son portail aurait eu besoin d’un coup de peinture, pourtant il impressionna les visiteurs, deux policiers en civil accompagnés d’une petite femme maigre. Celle-ci fit jouer une grosse clé dans la serrure et poussa la grille.
– Comment se fait-il que vous ayez les clés ? demanda le premier policier, un cinquantenaire râblé au crâne presque rasé.
– Je l’ai expliqué à vos collègues. D’habitude, c’est à moi que M. Sutherland confie l’entretien.
Ils remontèrent tous les trois une courte allée et gravirent les marches du perron. La femme prit une autre clé et déverrouilla la porte principale qui donnait accès à une immense pièce dotée d’une cheminée monumentale. Elle était meublée de façon disparate avec un lourd bahut en chêne, un coffre assorti, des canapés et fauteuils en cuir craquelé. Quelques accessoires plus modernes tranchaient avec ce décor vieillot : une table en verre et un téléviseur à écran plat. Un tableau représentant un paysage marin retint l’attention du second flic, un jeune aux allures d’étudiant avec sa petite barbe et ses lunettes rondes.
Dans le prolongement de ce salon, on apercevait une cuisine avec une grande table de ferme, des bancs et des fourneaux. Divers objets traînaient un peu partout.
L’aîné des deux flics, qui semblait aussi être le chef, renifla.
– Ça sent le tabac et le renfermé.
– Je n’y avais pas mis les pieds depuis le confinement, donc je n’ai pas pu faire le ménage, dit la femme, comme si elle prenait cette remarque comme un reproche.
Elle les entraîna dans un escalier aux murs ornés de gravures figurant des navires anciens, puis, sur le palier, leur désigna une porte entrouverte.
Le corps d’un homme vêtu d’un jean et d’un T-shirt jaune était allongé à plat ventre sur le parquet de la chambre.
D’un geste, le policier le plus âgé retint la femme.
– Il ne faut plus rentrer. Vous avez touché à quelque chose ?
– Non.
– Et qu’est-ce qui vous a fait penser qu’il était mort ?
– Vous voyez bien qu’il ne bouge pas. Je lui ai parlé, j’ai même crié, il n’a pas bronché. Mais je savais qu’il fallait rien toucher. Tout le monde sait ça.
– Bon, c’est la scientifique et un légiste qui vont l’examiner. Nous allons juste vous poser quelques questions. Plus tard vous ferez une déposition en règle.
La femme sembla déçue de ne pas assister à ces opérations. Ils redescendirent dans la grande pièce où ils s’installèrent dans les fauteuils, autour de la table basse. Le policier chauve régla son smartphone en mode enregistrement, le posa sur la table puis se fendit pour la première fois d’une expression qu’on pouvait interpréter comme un sourire.
– Donc, Mme Le Guennec, d’ordinaire vous êtes chargée de garder cette maison en l’absence de son propriétaire ?
– M. Sutherland l’a achetée en 2017. Il l’avait visitée avec sa femme qui est française. D’après ce que j’ai compris, il a un appartement à New York. Comme je connaissais les propriétaires précédents, Mme Sutherland m’avait demandé de m’occuper de la maison en leur absence. Mais cette fois, au moment du confinement, elle m’a annoncé par téléphone que c’est un parent à elle qui l’occuperait. Je n’ai plus eu de nouvelles des Sutherland jusqu’à ce matin. Ils m’ont appelé pour me dire que leur parent ne répondait pas et me demander d’aller faire un tour dans la maison pour voir s’il était encore là.
– Et vous avez le nom de ce parent ?
– Juste un prénom. Damien mais je n’en suis même pas certaine. C’est peut-être Daniel. Ça grésillait et il a un fort accent.
– Et c’est ce Damien ou ce Daniel qui est allongé là haut ? demanda le jeune flic barbu.
– Aucune idée, je ne l’ai jamais vu.
– Bon, nous trouverons peut-être ses papiers ou les Sutherland l’identifieront. Vous ne savez rien d’autre ? Vous n’êtes donc pas venue rendre visite à ce neveu ?
– C’était le confinement.
– Mais vous habitez à moins d’un kilomètre. Vous auriez pu venir faire un tour par simple curiosité.
– Ce que je peux vous dire, c’est que le neveu de Mme Sutherland ne se confinait pas tout seul. Ils étaient toute une bande !
– Vous auriez dû nous le dire tout de suite !
– Vous ne m’avez pas demandé. On les entendait de loin. Ils faisaient la fête, avec de la musique. L’épidémie n’avait pas l’air de les déranger. Mais, bon, ils ne sortaient pas du parc.
– Et les autres, vous les connaissez ?
– Pas du tout. J’ai juste vu passer un couple. La femme est restée dans la voiture et l’homme est descendu ouvrir la grille.
– Donc, vous vous trouviez devant la maison à ce moment-là ?
– Oui, mais c’était avant le confinement !
Le policier au crâne rasé eut une petite moue.
– Que vous soyez sortie pendant le confinement, Mme Le Guennec, ce n’est pas notre problème aujourd’hui. On ne va pas vous mettre une amende. Vous allez revenir avec nous au commissariat mettre tout cela noir sur blanc. Il ne faudra rien oublier.
La voiture des policiers était garée à une centaine de mètres, devant un mur où une inscription à la bombe venait d’être tracée, en rouge : « Ils ont des comptes à rendre ! » Les deux flics échangèrent un regard, sans exprimer ce que ce slogan leur inspirait.
*
Trois mois plus tôt.
Un thème de jazz. Damien avait choisi les premières mesures de « Take the A train » de Duke Ellington. Le jeune homme prit son smartphone. Un visage souriant encadré de nattes brunes s’afficha sur l’écran.
– Céline, tu as bien fait de me rappeler. C’est urgent.
– C’est ce que j’ai cru comprendre. Explique.
– Bon, je te le fais court. Le gouvernement va décider le confinement à partir de mardi midi.
– Comment sais-tu ça ?
– Un cousin qui bosse à Matignon. Je te donnerai les détails plus tard si ça t’intéresse. Donc, à partir de mardi 12 heures, plus personne n’aura le droit de sortir de chez lui, et encore moins de se déplacer, à cheval, à pied, en voiture. Plus de train, rien.
– C’est complètement dingue.
– Je suis incapable de te dire si c’est indispensable ou si c’est un coup tordu, mais le problème n’est pas là. Ça risque de durer et ceux qui vivent dans des tout petits apparts vont sacrément se faire chier. Donc j’ai une proposition à te faire. Il se trouve qu’on m’a confié la garde d’une immense baraque. Il m’est venu à l’idée que ça serait quand même plus sympa de se confiner avec quelques potes. Alors j’ai pensé à toi. Je précise que ce n’est pas de la drague tordue. Si tu as un copain, tu peux venir avec lui, mais faut me le dire tout de suite. Il n’y a que huit places. C’est le nombre de chambres.
– Eh bien, tu me prends de court, mais, avec ma coloc, on a vingt-trois mètres carrés, alors je ne dis pas non. Il y aura qui ?
Damien cita quelques noms.
– Mais je ne leur ai pas encore demandé. Il y en a que tu ne connais pas. Ce seront les huit premiers qui répondront qui gagneront.
– Il y a une piscine ? Je prends mon maillot de bain ?
– Non, mais tu pourras toujours bronzer dans le parc s’il fait un peu plus chaud. Tu me donnes ton heure d’arrivée et je viens te chercher à la gare.
– Ça roule.
Il appela ensuite une douzaine de filles et garçons qu’il avait connus en diverses circonstances, au lycée, à la fac et au cours de stages professionnels. Plusieurs déclinèrent l’invitation, pour des raisons diverses, mais cinq d’entre eux l’acceptèrent après lui avoir fait jurer qu’il ne s’agissait pas d’un canular, tellement cette situation leur semblait bizarre.
– Mais non, c’est tout ce qu’il y a de plus sérieux. Je n’ai aucune envie de me retrouver tout seul dans un château vide. Si je demande à une seule meuf, elle va trouver ça chelou. Si c’est un couple, je vais tenir la chandelle. Alors j’ai pensé qu’une bande de célibataires ça serait mieux, mais je ne refuse pas un ou deux couples.
Pour donner ses coups de fil, Damien s’était installé dans un bistro de la place de l’Église de Saint-Plennech, toute proche de la maison de sa cousine, où il n’avait jamais mis les pieds. Il nota sur un carnet les noms de ceux qui avaient accepté, puis entreprit d’aller faire le tour du propriétaire. Cette visite le déçut. Bob Sutherland passait dans sa famille pour un homme très riche. Damien avait imaginé un design luxueux, des canapés confortables, des tableaux de maître. Les papiers peints décrépits tranchaient avec ces fantasmes. En revanche, la grande table de chêne de la cuisine était parfaite : elle pourrait accueillir sans problème huit personnes.
Les chambres étaient à l’avenant, à l’exception de la plus grande, qui donnait sur le parc. Elle avait été entièrement refaite. Le mobilier sobre et contemporain donnait l’impression de changer d’univers. C’était certainement celle des Sutherland qui y avaient d’ailleurs abandonné divers objets. Sa cousine et son mari avaient même abandonné toute une garde-robe dans une sorte de dressing aux parois coulissantes en teck. Damien décida immédiatement de s’attribuer cette pièce. Après tout, il était le maître de maison, du moins pour la durée du confinement.

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