Cérémonies du débarquement : la crise ukrainienne s’invite en Normandie

Hollande réussira-t-il à enchaîner un dîner avec Obama puis un souper avec Poutine ? Les dirigeants américain et russe ne voulaient pas se rencontrer : finiront-ils par se parler ? Le nouveau président ukrainien, Porochenko, est également invité : Poutine et lui se serreront-ils la main ? Le fait que la réponse à ces trois questions ait été positive a suffi à certains commentateurs pour se mettre à parler d’une « victoire diplomatique » du président français…

Voilà pour l’anecdote. Mais derrière la superficialité du traitement médiatique, il y a des questions graves. La crise ukrainienne a été omniprésente dans les échanges entre chefs d’État, avant comme pendant les cérémonies du 70e anniversaire du Débarquement.

Ukraine, arène des impérialismes
Occupant une place charnière entre l’est et l’ouest européen, l’Ukraine est en effet devenue le terrain d’un affrontement larvé entre puissances impérialistes – États centraux de l’Union européenne, Russie, États-Unis. Toutes défendent leurs propres intérêts en usant à des degrés divers de moyens économiques, politiques et militaires.
Poutine a riposté à la chute de son allié, l’ancien président Ianoukovitch, par l’annexion de la Crimée puis en alimentant le soulèvement séparatiste « pro-russe » dans les provinces du Donetsk et de Louhansk.
Les États européens, pour certains très liés économiquement à la Russie, divisés entre eux et avant tout désireux d’éviter une confrontation, ont réagi mais mollement. Au déplaisir des États-Unis qui, eux, agissent en fonction de leurs intérêts stratégiques globaux et voient notamment d’un très mauvais œil le rapprochement en cours entre la Russie et la Chine.

Pressions et négociations...
La venue d’Obama à Paris et dans le Calvados avait été précédée de son déplacement dans les pays baltes puis en Pologne. Là, le président américain avait haussé le ton le 3 juin en promettant à ces États ex-­soviétiques un soutien accru, y compris sur le plan militaire : « notre engagement dans la sécurité de la Pologne et dans celle de nos alliés en Europe centrale et orientale est une pierre angulaire de notre propre sécurité et il est sacro-saint ».
Le lendemain, Poutine répondait en dénonçant « l’agressivité de la politique américaine depuis de longues années ». Le surlendemain, la réunion des puissances occidentales du G7, reconstitué après la mise à l’écart de la Russie du G8, mettait en avant ses conditions – reconnaissance par Moscou des résultats des dernières élections en Ukraine et fin de son soutien aux séparatistes des provinces de l’Est – en menaçant d’adopter cette fois de véritables sanctions économiques, au-delà des mesures symboliques déjà prises. Les pressions, menaces, propositions et conciliabules se sont ensuite poursuivis pour tenter de trouver une issue.

Sur le dos des peuples
L’échange entre Poutine et Porochenko aurait – dit l’Élysée – permis d’évoquer « de possibles mesures de ­désescalade » et « les modalités d’un cessez-le-feu », tandis qu’Obama a affirmé qu’il revenait de Normandie « plus optimiste » qu’avant. Pour les gouvernements allemand et français, en tout cas, ce pays en crise ne vaut pas le risque d’une confrontation grave avec la Russie. Selon Fabius le 7 juin, « personne ne veut que l’Ukraine entre dans l’OTAN, ni les États-Unis, ni l’Europe ni même l’Ukraine (…) Lorsque M. Porochenko dit que [l’accord d’association avec l’UE] est la première étape d’une Ukraine membre de l’UE, quand j’en discute avec mes partenaires européens il n’y a pas de majorité pour ça, c’est clair (…) Notre conviction est de dire que l’Ukraine est en Europe mais que l’Ukraine devrait avoir de bonnes relations à la fois avec l’UE et avec la Russie. »
Il reste que toutes ces interventions se font sur le dos du peuple ukrainien. S’il était finalement signé, l’accord de libre-échange UE-Ukraine (dont on voit que Fabius ne le remet nullement en cause) aurait ainsi des effets dramatiques pour l’économie et notamment la structure industrielle du pays. Imposer les restructurations et la misère pour le plus grand profit des multinationales européennes, mais le faire autant que possible en accord avec la Russie, telle est la ligne « démocratique » et « pacifique » de notre propre impérialisme…

Jean-Philippe Divès

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