Racisme et violences policières sur fond de crise sociale dans les quartiers populaires

« Le racisme n’a pas sa place dans la police républicaine. » Telle a été la réaction du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, dans la soirée du 26 avril, quelques heures après la diffusion, sur Twitter, par le journaliste Taha Bouhafs, d’une vidéo de violences policières dans laquelle on entend distinctement des flics affirmer, entre autres, que « un bicot comme ça, ça nage pas ». Moins de 48 heures plus tard, la préfecture de police de Paris annonçait la suspension de deux des policiers présents sur la vidéo. Lallement et Castaner ont donc, pour une fois, rapidement réagi. Un tournant ? Rien n’est moins sûr.

La rapide réaction de Castaner et de la préfecture s’explique en premier lieu par la violence toute particulière de la vidéo, tournée dans la nuit du 25 au 26 avril à L’Île-Saint-Denis (93) : cris de douleur et de terreur  de la personne interpellée, rires des policiers, propos racistes, etc. Au-delà de ces violences réelles, il faut en outre relever la portée symbolique de la scène. Les flics venaient en effet de repêcher dans la Seine un homme qui s’était jeté dans le fleuve pour fuir un contrôle, et leurs propos (« Il sait pas nager, un bicot comme ça, ça nage pas », « Ça coule, t’aurais dû lui accrocher un boulet aux pieds »), au-delà de leur violence intrinsèque, ont immédiatement fait penser à un événement passé – mais toujours bien présent : le 17 Octobre 1961.

Classes dangereuses

Face au scandale, Castaner et Lallement y sont donc allés de leurs déclarations et de leurs posture de « fermeté républicaine », espérant éteindre l’incendie – la vidéo a été vue des centaines de milliers de fois en quelques heures – en entonnant la vieille rengaine des « brebis galeuses » qui déshonoreraient la police.

Pour le dire autrement : en nous prenant pour des imbéciles. Comment peuvent-ils croire que l’on pourrait gober la fable selon laquelle la police, comme corps répressif, ne serait pas violente et raciste ? Espèrent-ils vraiment, malgré les évidences (assassinats de jeunes dans les quartiers, contrôles au faciès, violences quotidiennes), nous faire croire qu’ils se préoccuperaient réellement de chasser les comportements racistes et violents des rangs de la police ?

La scène qui s’est produite à L’Île-Saint-Denis n’est ni un accident ni un dérapage. Elles est un énième exemple, particulièrement frappant il est vrai, de ce qu’est un corps collectif chargé de contenir et de terroriser les « classes dangereuses » afin de maintenir un « ordre » au service des classes bourgeoises.

« Émeutes de la faim »

Qui plus est, on ne peut manquer de constater que les déclarations faussement outragées des pouvoirs publics surviennent dans un contexte particulier, au-delà du seul cas des violences de L’Île-Saint-Denis : un contexte marqué par le confinement lié à l’épidémie de coronavirus et par la multiplication des « incidents » entre police et population dans les quartiers populaires, notamment en région parisienne, mais aussi dans plusieurs grandes villes comme Toulouse.

Depuis le samedi 18 avril et la blessure grave d’un homme de 30 ans, à moto, lors d’une interpellation par la police, les scènes de révolte se sont multipliées. Des révoltes qui, si elles demeurent localisées et sont loin d’être massives, témoignent d’une exaspération face aux comportements violents des flics, sur fond de confinement et de crise sociale majeure.

Ce même samedi 18 avril, le préfet du 93 envoyait ainsi un courrier à son homologue de la région Île-de-France, dans lequel il affirmait redouter des « émeutes de la faim » en raison des conséquences de la crise du coronavirus – et de l’incurie de l’État –, parlant de « 15 000 à 20 000 personnes qui […] vont avoir du mal à se nourrir ». Une situation particulièrement tendue, face à laquelle la seule répression policière pourrait s’avérer insuffisante. Du côté des sommets de l’État, on a sans doute craint que l’épisode de L’Île-Saint-Denis fasse dégénérer la situation. Mais sur le fond, rien n’a changé, et les quelques miettes distribuées aux plus pauvres ne règleront à peu près rien. Et ce ne sont pas des matraques qui empêcheront la légitime colère de s’exprimer, sur fond d’état d’urgence sociale et sanitaire.

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