Pas de quartier pour les quartiers populaires ?

27 mars 2016 : le jusque-là obscur ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Patrick Kanner réussit à se hisser en tête du journal de 20 heures. Au prix d’une déclaration fracassante : « Il y a aujourd’hui, on le sait, une centaine de quartiers en France qui présentent des similitudes potentielles avec ce qui s’est passé à Molenbeek »...

Ce disant, le ministre néglige deux points. D’abord que la sphère politico-médiatique n’en retiendra de cette proclamation qu’un condensé : « il y a des centaines de Molenbeek en France ». Secundo, que dans l’imaginaire que cette sphère a construit, Molenbeek n’est que le creuset fantasmé, version histoire belge (comment en sont-ils arrivés là ?) du djihadisme, toutes considérations sociales évacuées.

Mais le ministre précise : « il y a une différence énorme aussi (…), nous prenons le taureau par les cornes dans ces quartiers ».  Effet raté car cette partie d’une déclaration qui visait à agiter les peurs pour prétendre rassurer en martelant qu’on agit passe à l’as. Et comment pourrait-il en être autrement ? Qui serait prêt à prendre une seconde au sérieux l’affirmation que le gouvernement prend par les cornes ce taureau qui foncerait dans nos cités ?

Le taureau par les cornes ?

Quels remèdes propose Kanner alors qu’il y a quelques mois, le Premier ministre faisait déjà le constat d’un « apartheid territorial, social, ethnique » et pointait « la relégation périurbaine, les ghettos » ?
Et au fait, depuis 1981, combien de temps le gouvernement a-t-il été, nous a-t-on dit « de gauche» ?  Un peu moins de 19 ans, soit tout de même plus de la moité du temps. Inutile de s’appesantir sur les résultats : tout juste peut-on observer que parmi les rares ministres de la Ville mis sur la sellette par cette « gauche » à avoir laissé un souvenir figure le flamboyant Bernard Tapie, champion toutes catégories du foutage de gueule, pré-requis, est-on fondé à croire, pour le poste (Sarkozy ayant égalisé avec l’ineffable duo Christine Boutin-Fadela Amara).

Mais depuis Kanner est arrivé... Le taureau a donc été pris par les cornes. Avec quels succès ? Il en est tant que nous n’avons pas la place de développer ici. Voici donc quelques coups de projecteurs, juste pour donner une idée.
Il est admis que le principal problème, dans les quartiers, c’est le chômage. C’est pourquoi la secrétaire d’État dont Kanner était d’abord doté, Myriam El Khomri, va aller directement au charbon à un poste plus prestigieux avec une idée phare : faciliter les licenciements ! Parce que les patrons aiment tellement licencier que s’ils pouvaient le faire à leur gré, ils embaucheraient, embaucheraient, embaucheraient, ne serait-ce que pour quelques heures... Aussi, fini les jeunes qui glandent dans les cités : ceux qui ne seront pas en prison ne pourront plus dire qu’il n’y a pas de boulot. Et qu’ils ne viennent pas parler de discriminations !

C’est comme pour le logement. Sauf que, justement, un rapport sur l’accès au logement social présenté le 23 mars note, entre autres choses, des « traitements différenciés » et un taux de demandes satisfaites globalement « inférieur à la moyenne » pour les demandeurs originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Tiens donc ! Il faudra voir ça plus tard...

Et chacunE y va de sa petite touche

En attendant, on se rabat sur ce qu’on sait faire, la sécurité par exemple... Et d’instaurer des dispositifs policiers qui sans nul doute vont améliorer le climat général. Et là, on se donne des moyens ! En témoigne cette commande sans précédent de 115 000 « balles de défense » pour la police française : comme le note l’Assemblée des blessés, des familles et des collectifs contre les violences policières, de quoi procéder en un an à 315 tirs quotidiens ! Contre qui ? Devinez...
Et puisque tout est bien affaire de climat, chacun y va de sa petite touche. NominéEs de la semaine, Laurence Rossignol, ministre de la Famille, des Enfants et des Droits des femmes, pour sa remarque  pleine de tact sur les femmes portant le foulard : « Mais bien sûr il y a des femmes qui choisissent, il y a des nègres américains qui étaient pour l’esclavage ». Également, le préfet de Seine-Saint-Denis pour avoir obtenu en justice le retrait d’une banderole posée sur l’hôtel de ville de Stains par le maire communiste et qui appelait à la libération de Marwan Barghouti. Ambiance...

On se demande alors si, agrippé aux cornes du taureau, le ministre se rend compte qu’à l’instar de ses prédécesseurs, ce gouvernement nous fabrique effectivement des centaines de Molenbeek.

François Brun

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