Migrant-E-s : Le point de non-retour

Les autorités (préfecture, gouvernement, mairie) et les associations qui y ont collaboré (France terre d’asile et Emmaüs) se sont félicitées de l’opération de démantèlement des campements parisiens du vendredi 4 novembre. Bien à l’abri des migrantEs, de l’autre côté du cordon de flics qui les nassaient et devant une nuée de journalistes...

Mille migrantEs ont donc été envoyés dans des gymnases, les autres dans des bâtiments réquisitionnés dans toute la région parisienne renommés à la hâte « centres d’hébergement ». À Maurepas, dans les Yvelines, les élus municipaux se sont même opposés physiquement à l’arrivée d’un car de migrantEs dans le gymnase de la ville. Sous la pression des associations, le maire a finalement décidé de leur ouvrir la salle des fêtes !

Pendant l’opération, le préfet a déclaré à une journaliste un peu trop indépendante que « puisqu’ils avaient traversé la Méditerranée et risqué leur vie pour venir ici, 15 jours en gymnase c’était quand même bien, non ? » Un peu comme si, à quelqu’un de votre famille dont l’appartement a brûlé, vous proposiez de dormir sur le paillasson...

Le démantèlement a été la plus révoltante de toutes les opérations du même type qui se sont succédé depuis plus de 16 mois dans la capitale, par sa volonté de nier toute humanité aux migrantEs. Le dispositif policier gigantesque s’est déployé dès 5 h du matin, avec 600 flics portant des masques en papier comme s’ils intervenaient sur une zone contaminée. Aucun officiel n’intervient sur le campement.

On ne parle même plus aux migrantEs, on les pousse en masse, on les canalise. Plusieurs centaines sont regroupés dans une rue longeant le canal côté Jaurès. Les 3 000 autres sont repoussés dans l’avenue de Flandre. La première priorité du pouvoir n’est pas de s’adresser aux migrantEs, il faut rétablir au plus vite la circulation sur les grands axes.

Plus tard interviendront les services de nettoiement en combinaisons blanches avec masques sur le visage. Puis les pelleteuses et les bennes pour engloutir, tentes, couvertures et toutes les affaires que les migrantEs n’ont pu emporter. Nettoyer, désinfecter, faire disparaître, hygiène des frontières...

Quelle humanité ?

Ce n’est qu’ensuite, et toujours sans un mot, que quelques membres de France terre d’asile et d’Emmaüs circuleront parmi les migrantEs pour repérer les femmes et les enfants et les emmener à l’extrémité opposée de celle où des cars commencent à arriver. Et c’est toujours sans la moindre information sur leur destination et a fortiori sur les conditions de leur hébergement que les migrantEs monteront dans les cars.

Alors qu’il ne reste plus que quelques centaines d’entre eux, l’humiliation monte encore d’un cran. Les CRS forcent les migrantEs à s’accroupir devant eux en hurlant « sit down ! ». Ceux qui se mettent debout sont repoussés violemment. Et les flics agrippent le dos des migrants, un par un, et les tirent comme des sacs pour les faire passer du « bon » côté des cars.

Quelques jours plus tôt, une centaine de migrantEs soudanais avaient écrit leurs revendications. Ils avaient été rejoints par des Afghans, des Somaliens, des Érythréens des autres campements. Cela avait donné lieu à un rassemblement le mercredi soir précédant l’opération. Appelé en moins de 24 heures, ce rassemblement s’était transformé en une manifestation de plus d’un millier de migrantEs et soutiens autour du campement. Une dynamique lancée trop tardivement pour générer une riposte collective le jour du démantèlement. Mais la dignité et la combativité affichées lors de ce rassemblement contrastent tellement avec le silence, l’impuissance et le sentiment d’humiliation qui ont dominé pendant le démantèlement qu’on ne peut pas ne pas en tirer de leçon.

Calais et Stalingrad sont des points de non-retour qui nous disent à quel point l’humanité est du côté des migrantEs à mesure de son effacement du côté du pouvoir et de tous ceux qui collaborent avec lui. La sauvegarder passe par se battre au côté des migrants.

Denis Godard

 

 

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