2 juin : à l’appel des sans-papiers, le mouvement social n’était pas là

Le samedi 2 juin, nous étions des milliers à manifester, derrière les collectifs de sans-papiers et migrantEs. Comme le 17 mars et le 7 avril.

Le lendemain, comme une illustration dramatique des raisons que nous avions de manifester, plus de 100 mortEs se sont ajoutés à la liste de l’hécatombe en Méditerranée. 

Le lundi, comme en écho à l’interdiction d’une partie de la manifestation, les campements de Jaurès et porte de la Chapelle ont été évacués : il s’agit d’humilier, de trier, d’expulser et d’invisibiliser ces migrantEs, à qui il ne faut pas reconnaître le même statut que le nôtre. La base même du racisme.

Une leçon de courage

Face à cela, quel est notre argument ? Bien sûr, il faut dénoncer l’étendue du drame humain au-delà des chiffres indécents. Démontrer, hélas, mille fois hélas – il n’existe pas de mots à la hauteur du crime – que la logique du pouvoir ne fera qu’accentuer le drame.

Il faut bien sûr démontrer que cette logique légitime une dérive générale, qui concerne toute la société. Et l’interdiction de la manifestation de samedi n’est qu’un témoin de l’évolution policière et autoritaire du pouvoir.

Mais nous ne sommes pas des commentateurEs. Nous voulons trouver les moyens de la contrer, d’y mettre fin. Alors la première leçon, c’est qu’on ne changera rien à cette logique du pouvoir en s’y soumettant, en s’y adaptant, en l’amendant à la marge. Il n’y aura pas de demi-mesure, d’accommodement avec le pouvoir.

C’est de ce point de vue qu’il faut analyser la manifestation de samedi.

La jonction avec la manifestation antifasciste a eu lieu, qui n’a pas été une simple addition mais une fusion. Pour ceux et celles qui pensent que ça n’a pas d’importance, regardez l’Italie. Le dirigeant de la Liga est devenu ministre de l’Intérieur. Sa première sortie publique a été pour dire « le bon temps des clandestins est fini, préparez-vous à faire vos valises ».

Des centaines de sans-papiers et migrantEs ont manifesté en tête. Malgré l’interdiction annoncée. Malgré la circulation non coupée à République. Malgré les cars de CRS et un camion à eau passant devant eux comme une menace. Malgré la peur, légitime, ils et elles sont allés jusqu’aux grilles policières à Bastille, comme un défi. Pour dire que ces frontières, ces entraves il faudra les franchir, les renverser. Une leçon pour toutes ces composantes du mouvement, qui bien qu’elles risquent moins, n’ont pas ce courage.

Il n’y a pas d’autre voie

La manifestation était dominée par la jeunesse. Et il y a eu un cortège de cheminotEs de la gare de l’Est, délégation décidée en AG, ainsi que des grévistes des catacombes, une délégation du syndicat de la PJJ, des syndicalistes de Solidaires. Qui démontrent que cette jonction là aussi est possible.

Allons plus loin pour en tirer les bonnes conclusions. Chacun de ces exemples est le produit de l’intervention d’activistes implantés dans ces milieux, qui ont mené la bataille pour convaincre.

Mais, samedi, au-delà de ces quelques exemples, la jonction avec le mouvement social n’a toujours pas eu lieu. Il n’y a pas eu de saut quantitatif.

Et il faut le dire clairement : dans ces circonstances la loi asile--immigration a toutes les chances de passer au Sénat dans les semaines qui viennent. Et donc de devenir effective.

Et il faut le dire : la gangrène est déjà dans nos rangs, dans notre classe et même dans le mouvement social.

Nous avions défendu le principe d’un appel au mouvement social et à ses organisations. Parce que les sans-papiers ne gagneront pas seulEs. Mais aussi parce que le mouvement social ne gagnera pas sans éliminer ce qui le gangrène de l’intérieur.

Nous n’avons pas encore réussi. La manifestation de samedi a seulement montré qu’il n’y a pas de fatalité, que ce serait possible. Alors continuons. Parce qu’il n’y a pas d’autre voie.

Denis Godard

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