Tuzla, capitale ignorée de l’Europe des travailleurs et des peuples, par O. Besancenot

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C'est « un combat d’émancipation exemplaire » qui se mène à Tuzla (Bosnie-Herzégovine), épicentre d'une contestation qui a fait tomber le gouvernement, rapporte Olivier Besancenot, de retour d'un voyage dans l'ancienne Yougoslavie: « A l’approche des élections européennes, (...) il est d’intérêt public et internationaliste de clamer que Tuzla est la capitale de l’Europe qui nous manque »

 

Pourquoi la Bosnie-Herzégovine inspire-t-elle donc si peu d’intérêt et de curiosité dans les médias ou dans la classe politique quand, au contraire, l’Ukraine fait la une ? Est-ce le fait de sa non-appartenance à l’Union européenne ? Est-ce parce que son nom évoque la guerre qui, vingt ans plus tôt, a coûté la vie de centaines de milliers d’hommes et de femmes – plus de 200 000 morts et 600 000 exilés – dans la quasi-indifférence occidentale et ce, à une heure trente de vol de Paris ? Ou bien qu’elle se réveille le plus souvent à l’appel du muezzin ?

Et pourtant, ces dernières semaines, le pays se révolte lui aussi. Le peuple s’insurge contre les injustices sociales et la misère, exprime haut et fort sa volonté de changement.

Intrigué, et enthousiasmé, par les informations données par nos camarades sur place, me voilà parti pour un saut de puce à Tuzla, le temps d’un court séjour. Fascinant de vérifier à quel point le temps sait être trompeur : les aiguilles semblent se figer lorsque les pendules politiques et sociales précisément s’affolent. C’est pourtant bien connu, en période de révolte ou de révolution, les secondes valent des minutes, les minutes des heures, et les heures des journées. Ce bref périple de solidarité internationaliste m’a paru durer une éternité, riche en rencontres, discussions et en enseignements.

À l’aéroport de Ljubljana, en Slovénie, c’est Mladen, un camarade du groupe militant Iskra (l’Étincelle) qui conduit la petite délégation constituée de deux camarades belges et moi-même. Direction Tuzla, épicentre de la contestation qui agite aujourd’hui la Bosnie. Mladen prépare une manifestation contre la réforme universitaire, libérale, qui menace la jeunesse étudiante slovène. Il organise aussi activement la solidarité avec la fronde sociale parce que les nouvelles frontières qui séparent les différentes nations de l’ex-Yougoslavie ne restent pas étanches à cet élan de rébellion. En chemin, Mladen évoque les grands dégâts provoqués par vingt ans de libéralisme forcené sur l’économie des Balkans. Bridée par un système jusqu’alors bureaucratisé, en dépit des dissidences de Tito face au régime soviétique, puis ruiné par des années de guerre, l’économie de l’ex-Yougoslavie a été littéralement vampirisée par l’économie marchande. Résultats : développement et accroissement des inégalités, de la pauvreté, du chômage (de 40 à 45 % en Bosnie), privatisations des services publics et de l’industrie au profit de groupes claniques et mafieux accolés à une poignée de capitalistes occidentaux sans plus de scrupules.

Sur la guerre, Mladen est plus taiseux et insiste pour en parler au passé. Il précise, dans un sourire, que son passeport est slovène, que sa mère est croate et son père serbe. Au bout d’un moment, l’interminable forêt de conifères slovènes cède sa place au bitume de la longue autoroute qui mène en Croatie, longe Zagreb (nous restons au sein de l’Union européenne, la Slovénie l’ayant rejointe en mai 2004, la Croatie en juillet 2013) et nous conduit jusqu’en Bosnie, pays non-membre de l’UE. Les kilomètres défilent tout comme les zones industrielles, siglées d’enseignes mondialement connues, et les villages dont les meutes de paille rappellent des méthodes traditionnelles d’un autre siècle. Progressivement, un épais nuage de pollution annonce la proximité de Tuzla. Les cheminées et les immenses pots de yaourt de la centrale hydroélectrique au charbon apparaissent. Elles crachent une fumée continue qui distille une indéfectible odeur de soufre sur toute la ville. Le décor est planté. Si Sarajevo est la capitale administrative, Tuzla en est la capitale industrielle. Raison pour laquelle les bombardements serbes, il y a vingt ans, prenaient soin d’épargner le patrimoine industriel, escomptant récupérer le butin. Les tirs étaient volontairement ciblés, souvent pour le pire, comme le rappelle une stèle dans le centre-ville commémorant la tuerie, à coups de canon, le 25 mai 1995, de soixante et onze victimes civiles, en majorité des jeunes attablés aux terrasses des cafés.

Jusqu’à ce jour, Tuzla m’évoquait seulement le nom d’une vague destination sur la carte, associée au projet de convoi humanitaire « Secours ouvrier pour la Bosnie » au début des années 1990. A l’origine de cette initiative, des syndicalistes et des organisations anticapitalistes avaient sillonné plusieurs villes d’Europe occidentale, Grande-Bretagne, France, Belgique, pour collecter vivres, livres et médicaments avant de chercher à rallier Tuzla, la ville ouvrière qui osait revendiquer haut et fort sa multiethnicité – et ce en dépit de la guerre et de la haine. Hélas, un seul camion a réussi à atteindre son but.  

Au cœur de la ville, un brouillard dense et odoriférant nous a d’emblée happés, donnant aux rues et aux quartiers les allures d’un Londres du XIXe, si bien dépeint par le romancier écossais Conan Doyle. Les maisons sont basses et souvent bancales, car le sol est instable. La jeunesse se balade en groupes, se croise dans un balai permanent où les rires et les discussions fusent sans excès. Dans les tavernes, on boit, on danse, on drague, comme partout ailleurs dans le monde. Même apparence vestimentaire, même démarche, la jeunesse de Tuzla ressemble à la nôtre. La jeunesse de Tuzla est aussi la nôtre. Simplement, elle est née du ventre de la guerre et en a conservé un air grave et mature. En discutant avec les uns et les autres, on prend vite conscience que cette terrible épreuve, seulement évoquée d’un lapidaire « after the war… », a fortement façonné cette génération qui paraît, lorsque le débat s’enclenche, fort précoce pour son âge. Son caractère aguerri constitue probablement un des ferments de la révolte. 

Les stigmates de la catastrophe sociale et de la révolte politique sont manifestes : magasins fermés, voirie délaissée, immeubles détériorés dans lesquels les habitants vivent pourtant, bâtisses et murs qui témoignent de l’air ambiant à renforts de tags, mélange d’insultes (qu’arbore toute façade urbaine qui se respecte) et de « tout le bien » qu’inspirent l’ancien gouvernement et les politiciens à la population. Le clou de ce rapide aperçu, l’immeuble du gouvernement du canton de Tuzla, mis à sac puis brûlé par des manifestants, le 7 février dernier, point culminant de trois journées de contestation rassemblant plus de quinze mille personnes. Quelques heures plus tard, à Sarajevo, c’est siège de la présidence qui, à son tour, a été incendié. Ici, les policiers passent dorénavant indifférents devant ces locaux calcinés, « lointain » souvenir d’un gouvernement contraint d’abdiquer face au pouvoir de la rue. Un énorme graffiti proclame la « révolution » et pointe les « nationalistes, voleurs ». Et en effet, au cœur de la colère populaire se nichent la misère et la corruption. Ces deux mots condensent le bilan des politiques libérales menées en bonne harmonie par la social-démocratie et le Parti nationaliste de Bosnie (fondé par Alija Izetbegovic, repris par son fils Bakir) dans une alternance politique tellement imbriquée qu’elle fait dire à Mladen : « Ici, l’opposition était en permanence dans la position et vice versa. »

« C’est la guerre qui a causé tout ça ? ». « Oui, la guerre économique ! »

Ainsi, il n’y a plus de gouvernement en Bosnie depuis un mois et cela ne semble inquiéter personne. Une vacance de pouvoir telle qu'elle donnerait des vapeurs à n’importe quel politicien d’ici ou d’ailleurs, mais que n’importe quel passant de la rue peut vous expliquer patiemment, sans crainte, et avec conviction. 

Gordan, 35 ans, un des militants les plus anciens du groupe Lievji nous explique par exemple l’expérience originale de démocratie directe qui a émergé à Tuzla après les manifestations et la chute du pouvoir. En l’absence de gouvernement, un plénum, assemblée populaire ouverte à toute la population de la ville, se réunit régulièrement dans une salle communale – au début quotidiennement, aujourd’hui deux fois par semaine – pour traiter des problèmes courants et des sujets politiques. Ce plénum regroupe entre sept cents et mille personnes, pas toujours les mêmes. Les interventions sont brèves et minutées, les chefs en herbe tenus à distance. Seuls des médiateurs sont chaque fois désignés pour assurer la bonne marche de la réunion. Les thèmes sont multiples et librement abordés: emploi, industrie, services publics, éducation, culture, corruption, violence… Douze commissions ont été mises en place pour travailler sur les sujets jusque-là traités par les ministères. Une autre est chargée des relations avec les travailleurs. Trois groupes de travail s’occupent des médias, des aspects juridiques et de la logistique. Le plénum a exigé du parlement qu’il nomme rapidement un gouvernement technique, s’opposant à ce que le Premier ministre soit issu de sa propre assemblée et préférant rester indépendant du jeu politique traditionnel pour ne pas être instrumentalisé. Le plénum se vit d’abord comme un contre-pouvoir puissant et légitime. Son objectif : que les solutions qu’il élabore soient appliquées à la lettre par le futur gouvernement, sous peine de le faire tomber une nouvelle fois en cas de non-respect du mandat. C’est une sorte de droit de veto institué par la démocratie directe. 

Dans la commission en relation avec les travailleurs, à laquelle nous assistons, la question de la remise en marche de l’usine de détergent Dita est abordée. Cette entreprise privatisée quelques années plus tôt a cessé son activité, permettant à ses dirigeants de s’enrichir copieusement et ce, de manière frauduleuse. Le débat est long au sein du groupe qui doit soumettre ses conclusions au plénum : faut-il aider les travailleurs à acheter les actions de l’entreprise, faut-il décréter l’annulation des dettes de Dita vis-à-vis de ses fournisseurs, comment confier la propriété de l’usine à ses travailleurs ? 

Mirna, salariée de l’usine et membre du groupe, nous emmène visiter l’usine. Dans les faubourgs industriels de Tuzla, c’est l’hécatombe, un véritable cimetière économique. Devant les innombrables terrains vagues, les hangars laissés à l’abandon, les bâtiments littéralement éventrés, je me lance naïvement : « C’est la guerre qui a causé tout ça ? ». « Oui, la guerre économique ! », répond Mirna du tac ou tac. Ici, des usines sont nées, ont vécu et sont mortes parfois en seulement vingt ans. Là où nos histoires industrielles occidentales, elles aussi abîmées, s’écoulent souvent sur plus d’un siècle, la durée de vie économique à Tuzla est éphémère. Elle se résume à un temps express d’accumulation mafieuse de capital, réduit à sa plus juteuse et optimale expression où le capitalisme vient piller et repart comme il est venu : une sorte de Blitzkrieg économique. Un profond sentiment de gâchis nous gagne tous.

Des chiens errants nous accompagnent sur les quais et sur le site, là où la végétation reprend ses droits. Depuis 2011, les salariés, au nombre de cent vingt aujourd’hui contre mille jadis, ne sont plus payés et se relaient par petits groupes coordonnés pour protéger l’usine vingt-quatre heures sur vingt-quatre contre les vols ou les tentatives de sabotage. Les ouvriers expliquent fièrement qu’avec peu d’investissements et un appui en formation professionnelle, l’entreprise pourrait redémarrer rapidement si un choix politique était fait dans ce sens. 

De retour au centre ville, nous rencontrons quatre camarades qui arrivent de Sarajevo. Tijana rapporte que, au-delà des villes de Tuzla et de Sarajevo, c’est toute la Bosnie qui s’embrase. À Mostar, par exemple, la lutte a pris une tournure symbolique. D’un côté et de l’autre du fleuve se font habituellement face deux communautés, croate et bosniaque. Cette fois, la révolte a unifié les deux groupes, n’épargnant ni les locaux gouvernementaux bosniaques ni les croates. Devant les charges des autorités bosniaques accusant les manifestants croates d’avoir mis le feu à leurs bâtiments, les habitants bosniaques ont bruyamment revendiqué cette action et proclamé leur solidarité avec leurs « frères croates ». Bien sûr, les questions nationales n’ont pas disparu, elles demeurent présentes, sourdes et latentes. Mais pour l’heure, la question sociale les jugule et les transcende, pour la grande fierté de cette nouvelle génération qui dit observer avec une certaine angoisse le contre-exemple ukrainien. Là-bas, le peuple qui s’est d’abord insurgé contre l’injustice sociale et la corruption, se trouve maintenant pris en otage par les manigances de l’impérialisme des Russes et de l’Otan.

Cependant, si l’Ukraine focalise l’attention de tous les tenants de l’UE parce que les enjeux stratégiques sont autrement plus appétissants que ceux de la Bosnie (en termes géostratégique, économique, énergétique…), Tuzla n’offre que la possibilité de se solidariser et de s’identifier à un combat d’émancipation exemplaire. Cette expérience sociale et politique se cherche à haute voix et redécouvre probablement une velléité autogestionnaire enfouie dans les nappes phréatiques de la mémoire collective yougoslave. Elle est chaotique et rencontre de nombreux obstacles, mais elle existe, elle est là sous nos yeux pour peu que nous les ouvrions. Assurer un soutien politique unitaire aux insurgés de Bosnie, mener une campagne syndicale internationaliste pour épauler la reprise de l’entreprise autogérée de Dita, voilà des pistes, non exhaustives, pour rassembler les organisations de la gauche sociale et politique en France qui y sont disposées. Printemps des Balkans, conjugaison slave du mouvement des indignés ? Peu importe la dénomination. Une chose est sûre : à l’approche des élections européennes, et alors que la classe politique est hautement discréditée, il est d’intérêt public et internationaliste de clamer que Tuzla est la capitale de l’Europe qui nous manque. Une Europe des travailleurs et des peuples à construire sur les décombres de l’UE, de ses traités et de sa représentation économique et politique actuelle.

Olivier Besancenot, Les invités de Mediapart