Libérer l’agriculture du capitalisme, c’est urgent  !

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Société
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Depuis quelques années, la production agricole et alimentaire devient une question politique majeure. Les crises sanitaires, environnementales et sociales se multiplient au Nord comme au Sud, illustrant les conséquences des politiques capitalistes conduites en matière agricole. En même temps, des alternatives au productivisme s’enracinent en prouvant de manière concrète qu’il est possible de cultiver autrement. Ce dossier essaie de donner des explications de fond ainsi que des réponses à l’actualité récente.

Mais il ne faut pas se leurrer, derrière la multitude de ses manifestations, la crise n’a qu’une seule source : un capitalisme appliqué au vivant qui nuit aveuglément aux travailleurs, aux populations et aux ressources naturelles, au profit de l’industrie agroalimentaire. En finir avec cette situation devient urgent ; il faut revenir sur les accords de libre-échange et remettre en cause le pouvoir des grands groupes en les expropriant, promouvoir les modes de production agro-écologiques, multiplier les petites structures de production de transformation et de consommation, encourager les coopérations (mutualisation du matériel, exploitations collectives, etc.), et garantir des revenus décents. À plus long terme, il faut questionner le rapport entre ville et campagne et s’immiscer jusqu’à l’épineuse question du partage du temps de travail ou des terres… Pour réaliser tous ces objectifs, il faut sortir du capitalisme. C’est ce système qui pendant des décennies a transformé la terre et les paysans en marchandises et la population en cobaye, en généralisant le productivisme. Ce n’est que dans un cadre profondément démocratique que nous pourrions décider de ce que nous voulons manger et de comment produire et vivre. Pour ce faire, il faut avancer dans la perspective d’un gouvernement au service des intérêts de la majorité de la population.

Sécheresse : quand la calamité n’a rien de naturel

Le manque de pluie cet hiver et ce printemps provoque une sécheresse historique mais qui constitue la 3e année de sécheresse rapprochée. Les conséquences sont d’autant plus dramatiques que les éleveurs sont confrontés à l’absence de stocks pour nourrir leur bétail.
Mais les origines de ce phénomène ne sont pas exactement le fait du hasard.
Il faut en effet considérer au moins deux grands facteurs :
• un mode de culture intensif destructeur des écosystèmes (remembrements agressifs et destruction des haies), consommateur d’eau et pollueur des cours d’eau et nappes phréatiques (utilisation de produits phytosanitaires, d’effluents en grande quantité), utilisant des plantes de l’agro-industrie plus gourmandes en eau que les variétés locales (extension des cultures de maïs...), drainage, zones humides et irrigation irraisonnée. Les procédés plaqués en agriculture sont trop souvent des pratiques simplistes, mal adaptées et obsédées par la rentabilité à court terme. Les techniques d’élevage en sont également impactées et le bilan économique entre ce qui sert à nourrir (trop) les animaux et ce que ceux-ci produisent n’est pas toujours exactement « rentable » dans la mesure où cela produit d’énormes gaspillages. Cette gabegie en apport de nourriture est la source d’excédents de fumier, lisiers chargés en azote qui se retrouvent dans la pollution des cours d’eau...
En période de sécheresse, on gaspille d’un côté, on pollue la ressource de l’autre : ce qui n’est ni productif ni efficace à long terme !

• par ailleurs, la mutation climatique globale qui est en cours va rendre ces épisodes de sécheresse récurrents dans les années à venir et les agriculteurs encore plus vulnérables aux spéculations du marché. Cela va aussi fragiliser la fourniture de nourriture pour le bétail, dans un premier temps, mais pour les marchés humains également. L’agriculture, fortement consommatrice de pétrole et donc émettrice de gaz à effet de serre, est donc confrontée au double enjeu d’une production moins énergivore pour réduire l’impact sur le climat et les aléas qui la menacent en retour.
Dans ces conditions, nous sommes bien sûr amenés à soutenir des mesures d’urgence et de solidarité aux côtés des agriculteurs : il faut organiser et aider les transports, mettre en action le fonds de calamité, apporter des aides financières (report et annulation d’échéances bancaires). Il faut faire pression sur les pouvoirs publics pour bloquer les prix des matières premières agricoles alors que la spéculation l’emporte sur la nécessaire solidarité. Des mesures immédiates doivent être prises également pour garder des fourrages comme l’interdiction du broyage des pailles et des usages de céréales pour les agrocarburants.

Mais il faut surtout exiger des mesures radicales pour le moyen terme et notamment redonner la priorité à l’agro-écologie, c’est-à-dire à une approche intelligente, respectueuse des ressources naturelles, des sols et des cycles du vivant, économe en énergie et donc capable de mieux faire face aux aléas climatiques.

Le problème de sécheresse est la face visible du malaise profond de notre agriculture. Et il est clair que la mutation écologique des processus de production que nous attendons tous ne pourra se faire que dans un système économique agricole de la coopération, de la solidarité entre les peuples, du respect du droit de souveraineté alimentaire et de la sortie de l’agriculture du système marchand pour son entrée dans un système de planification démocratique. À ces fins, il faut exiger : la remise à plat du système des primes injuste socialement, favorisant les plus intensifs ; la sortie de l’agriculture des négociations de l’OMC ; la suppression des directives de libre-concurrence et de l’autorisation des pratiques de dumping social sur les salaires au sein de l’Europe ; le rétablissement de systèmes de contingentement des productions (quotas) et de fixation des prix (en encourageant les systèmes décentralisés) ; la sanction économique des pratiques polluantes et l’encouragement par les aides des pratiques écologiques ; le contrôle démocratique et le soutien public fort de la recherche, du développement et de la formation...

Avec comme principe fondamental, le droit à une alimentation saine et de qualité pour tous, le retour au digne métier de produire des biens alimentaires, pour enfin remettre les pieds sur terre.

Agriculteurs : des revenus très inégaux et une pauvreté croissante

Surendettés, faisant face à des difficultés économiques croissantes et à une perte du sens de leur travail, de plus en plus d’agriculteurs sont désespérés. Et cela aboutit trop souvent au suicide : les agriculteurs se tuent trois fois plus que les cadres selon une étude récente de l’Institut de veille sanitaire. De façon apparemment paradoxale, on nous annonce une très forte augmentation du revenu des agriculteurs en 2010. Si l’on en croit le ministère de l’Agriculture, le revenu annuel moyen est passé de 11 300euros (inférieur au Smic !) en 2009 – avec un quart d’agriculteurs ayant eu un revenu négatif – à 24 300euros en 2010, soit une hausse de 115 % (96 % selon l’Insee). Toutes ces estimations sont à prendre avec des pincettes, puisqu’elles ont été fortement revues, comme d’ailleurs celles de l’année de 2009. Malgré cette hausse spectaculaire, le revenu moyen reste inférieur (de 12 %) à son niveau de 2007 ou à celui de la fin des années 1990.

Situations hétérogènes

Les exploitants des « grandes cultures » (céréales, colza, tournesol…) voient leurs revenus quadrupler en 2010 (passant de 10 200à 41 200euros) grâce à la très forte augmentation des prix. Les revenus des éleveurs progressent moins vite mais ils bénéficient de la redistribution des subventions : les producteurs de lait s’en tirent le mieux grâce à la hausse du prix, alors que les producteurs de viande ont toujours des revenus très bas (autour du Smic), souffrant notamment de l’augmentation des coûts de l’alimentation du bétail. Et les perspectives pour 2011 ne sont pas roses : à cause de la pénurie de fourrage due à la sécheresse, les prix de la paille et du foin s’envolent, si bien que les éleveurs sont souvent contraints d’abattre précipitamment leurs animaux, ce qui tire les prix vers le bas. Les revenus des viticulteurs baissent une nouvelle fois à la suite des mauvaises récoltes de l’an dernier (-42 % depuis 2007).

Sur une longue période, les écarts de revenus se sont accrus entre spécialités agricoles : les revenus des exploitants des « grandes cultures » ont augmenté en moyenne de 2 % par an depuis 1992, alors que ceux des éleveurs de bovin viande ont stagné et ceux des éleveurs de porcs, chèvres et moutons (les plus pauvres) ont baissé de 1 % par an.

Une étude de l’Insee (pas encore mise en ligne) s’est intéressée au niveau de vie des ménages dont la « personne de référence » (c’est-à-dire l’homme dans un couple… les statistiques bourgeoises sont sexistes !) est agriculteur. On apprend que 22,8 % des ménages d’agriculteurs font partie des 10 % des ménages les plus pauvres… mais aussi que plus de 15 % des ménages d’agriculteurs font partie des 10 % des ménages les plus riches. Autrement dit, les agriculteurs sont surreprésentés chez les très pauvres et chez les très riches. 25,3 % des ménages d’agriculteurs sont pauvres (niveau de vie inférieur à 60 % du niveau de vie médian – partageant la population en deux effectifs égaux) contre 13 % de l’ensemble des ménages. Et encore, ce chiffre est en dessous de la vérité, puisque l’étude exclut de son champ les ménages dont le revenu déclaré au fisc est négatif, ce qui concerne environ 5 % des ménages d’agriculteurs.

Les agriculteurs sont donc un « groupe » très hétérogène où cohabite la pauvreté, voire la misère d’un côté, et l’opulence de l’autre. La politique agricole commune accroît les écarts de revenu en distribuant 80 % des aides à 20 % de gros exploitants agricoles. Un récent rapport de l’Observatoire des prix et des marges (consultable sur http://agriculture.gouv.fr/L-Observatoire-de-la-formation-des) pointe du doigt la marge gigantesque et croissante que s’approprie la grande distribution sur le dos des paysans et des consommateurs. Par exemple, en 2000, 45 % du prix final de la longe de porc revenait à l’éleveur, pour seulement 36 % aujourd’hui.

Il faut en finir avec la libéralisation agricole et le pillage par les grands groupes capitalistes qui appauvrissent et précarisent les paysans. Il faut exproprier les géants de la distribution (Auchan, Leclerc, Carrefour…) et de l’agroalimentaire (Danone, Lactalis...), exproprier le secteur bancaire et créer une banque d’État unique sous contrôle des travailleurs (qui garantira l’accès à des prêts à taux zéro pour les petits exploitants), contrôler les prix, et permettre à chaque agriculteur de vivre de son travail, avec un revenu minimum garanti de 1 600euros net par mois.

Une politique agricole ambitieuse et en accord avec les besoins alimentaires de la population (qualité, prix, quantité) doit préserver de manière conjointe, les ressources naturelles et le métier de paysan. Pour accomplir cet objectif il est nécessaire d’enrayer la chute puis d’augmenter le nombre de paysans organisés en petites fermes ou en exploitations collectives. Cela nécessite de maîtriser la production et de redistribuer les terres en adoptant une politique foncière volontariste (contrôle des structures) et des prix agricoles rémunérateurs du travail. Mais pour ce faire il faut sortir tout d’abord l’agriculture de l’OMC, combattre les modes de production destructeurs de l’environnement (et les « progrès » qui vont avec : utilisation intensive d’intrants, OGM, races animales hypersélectionnées) mais également questionner l’agriculture tournée vers l’exportation.

Farines animales : le profit contre la sécurité sanitaire

Interdites à la fin des années 2000 à la suite de la crise de la vache folle, les farines animales pourraient faire leur retour dans l’alimentation animale. Du fait des pressions exercées par l’Union européenne, en France le Conseil national de l’alimentation doit rendre sa réponse mi-septembre.

Nous nous acheminons vers une autorisation limitée dans un premier temps à la filière aquacole, après évaluation des résultats, l’autorisation pour les monogastriques (volailles et porcs) devrait suivre. Pour les bovins, la crise de l’ESB (vache folle) et les cas humains de la maladie de Creutzfeld Jacob sont encore trop récents pour que l’interdiction soit remise en cause.

Si le retour des farines animales se confirme, le cannibalisme resterait interdit : un cochon ne pourrait pas avoir dans son alimentation des farines animales issues de la filière porcine. Mais les fabrications d’aliments effectuées dans une même unité ne sont pas étanches et les risques de contamination croisée restent possibles, voire inévitables et des traces de farines animales seront présentes dans les aliments des différentes espèces.

Les raisons de ce retour probable, basé sur l’argument que la situation sanitaire est maîtrisée, sont en fait d’ordre essentiellement économiques . Ainsi, la filière de l’élevage et de l’abattage va pouvoir de nouveau valoriser ses déchets (qu’elle détruit aujourd’hui) et les faire transformer par l’industrie agroalimentaire qui, pour équilibrer en protéinesles rations des aliments qu’elle vend à la filière aquacole, porcine et avicole, achète essentiellement du tourteau de soja en provenance d’Amérique.

Le retour des farines animales n’est donc que la réponse apportée aujourd’hui par l’industrie aux besoins croissants en protéines pour l’alimentation animale. Car le risque est toujours présent, les maladies à prions n’ont pas disparu et les dangers liés à la contamination croisée dans les usines de fabrication d’aliments pour animaux existent toujours. C’est bien pour cette raison que les farines animales avaient été totalement interdites en 2000.

Le cas des farines animales est exemplaire : à peine quelques années se sont-elle écoulées depuis la crise sociétale et sanitaire, que celle-ci est discrètement mise de côté. L’industrie agroalimentaire veut maximiser les profits en valorisant les déchets. Mais les gouvernements, et leurs politiques, sont les vrais coupables : ils doivent garantir la sécurité sanitaire des populations et la qualité alimentaire de la nourriture. C’est parce que leurs intérêts sont communs, qu’ils refusent de s’engager dans des politiques agricoles et alimentaires allant dans le bon sens : favoriser les circuits alimentaires locaux pour éviter les surconcentrations industrielles où la traçabilité et la maîtrise des risques sanitaires se perdent dans le gigantisme et la mondialisation, développer des fermes à taille humaine, diversifiées, où les systèmes de production ont comme objectifs les biens alimentaires et non des denrées spéculatives afin d’aller vers une autonomie en protéines pour limiter les importations, questionner la consommation protéique des ménages du Nord et en particulier en produits aquacoles (gros consommateurs de protéines).

« Épidémies » à E.coli : un système incapable de se maîtriser

Concombres, tomates, graines germées, steaks, etc., les origines réelles des infections liées à Escherichia coli restent inconnues. Après des affirmations sans fondement, des résultats d’analyses contradictoires, les tenants de la traçabilité et de la sécurité alimentaire nous affirment tenir les coupables : les graines germées. Les graines en elles-mêmes sont très rarement porteuses de ce microbe. La contamination vient soit de l’utilisation d’eau polluée, d’engrais mal préparés à base de déjections animales (E.coli est présent normalement dans tous les intestins d’êtres vivants bien portants), soit de manipulations en laboratoire non maîtrisées (E.coli est l’une des bactéries les plus manipulées génétiquement depuis les années 1970). Pour le moment aucune de ces causes possibles n’a été démontrée.

Mais qu’apprend-on dans le cas de Bègles, en Gironde ? Les graines de fenugrec achetées à Jardiland proviennent d’une entreprise anglaise qui se fournirait en Italie en graines qui auraient elles-mêmes été récoltées en Égypte en 2009 ou 2010. Voilà les véritables conséquences de la mondialisation et de la course au profits des industriels. Plus les circuits empruntés par les aliments sont longs et compliqués, plus la sécurité est mauvaise et plus les risques sont importants.

Dans le cas des steaks contaminés, la problématique est la même, les carcasses ayant servi à les préparer proviennent de fermes, de régions, voire de pays européens différents : la traçabilité dans ce cas est encore un leurre.

Les normes de traçabilité, qui coûtent très cher et participent souvent à la ruine des petits producteurs d’Europe ou du tiers monde, montrent leur inefficacité dans le cadre de la mondialisation et encore une fois, les données épidémiologiques, seules capables de nous aider à comprendre l’origine de la contamination sont cruellement absentes et les rumeurs et fausses affirmations causent des difficultés supplémentaires à des petits producteurs déjà éprouvés par les conséquences de la sécheresse.

Nos sommités scientifiques, au lieu d’admettre les nombreuses inconnues auxquelles elles sont confrontées, nous donnent des conseils performants : ainsi l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, ex Afssa) conseille dans son dernier avis de faire cuire les steaks à cœur à 70°C pendant au moins deux minutes et de rendre les graines achetées s’il y a des doutes sur leur origine : de qui se moque-t-on ?

Les crises sanitaires révèlent l’impasse dans lequel nous plonge le productivisme agricole intégré dans la puissante industrie agroalimentaire : non seulement les risques sanitaires ne sont pas maîtrisés quand les filières sont si longues et si complexes, mais en plus ils sont proportionnels à l’échelle de production. Pour obtenir une traçabilité réaliste il est plus qu’urgent d’aller vers des formes de production, de transformation et de consommation localisées et de petite échelle.