Immigration : les sans-papiers s’attaquent à l’Europe

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Entretien. Du 22 au 27 juin, des centaines de sans-papiers venuEs de plusieurs pays européens (Allemagne, Italie, France, Belgique, Pays-Bas, Grèce et Espagne) se sont rassemblés à Bruxelles autour d’actions et de débats, pour finir par une manifestation de 2 000 personnes le jeudi 26 contre le sommet des chefs d’État consacré aux questions de l’asile et de l’immigration. L’UNSP (Union nationale des sans-papiers) a organisé le voyage de près de 150 sans-papiers venus de France, avec le soutien de quelques organisations (Solidaires, UJFP, ATMF, Femmes en lutte 93, Femmes en Luth de Valence et NPA). Porte-parole en France de la CISPM (Coordination internationale des sans-papiers et migrants), Anzoumane Sissoko nous parle de cette expérience.

C’est la première fois que des sans-­papiers venus de différents pays européens, organisent des caravanes de ce genre pour converger vers un même pays. L’objectif était double : développer l’action des collectifs de plusieurs pays et viser le sommet des chefs d’État. C’était aussi une manière d’intervenir à l’échelon européen dans la foulée de la campagne électorale.
J’ai été frappé par le niveau d’orga­nisation du collectif belge (partie prenante de la CISPM). Nous étions des centaines dans un parc du centre de Bruxelles, avec des grandes tentes par pays et des petites tentes additionnelles, avec eau, toilettes , douches, cuisine...
Des groupes des Pays-Bas et d’Allemagne avaient décidé d’organiser une marche, partie de Strasbourg le 20 mai pour arriver à Bruxelles le 20 juin : ils étaient une cinquantaine, dont une quinzaine de sans-­papiers. Au niveau de la CISPM, nous avions décidé de privilégier des caravanes qui partaient de chaque pays pour converger vers Bruxelles. Cependant nous avons envoyé des délégations à Strabourg pour le départ de cette marche.

Prévenir les incidents
À Bruxelles, les activistes de ces groupes avaient décidé d’organiser des actions en essayant d’entraîner les sans-papiers (devant l’équivalent de l’OFPRA, les ambassades, occupations, etc.) menant à des confrontations violentes avec la police belge. Les relations étaient compliquées entre ces groupes et le collectif belge, avant que les collectifs de France et d’Italie n'arrivent. Nous avons organisé des débats. Ces actions ne sont pas mauvaises en soi mais nous avons expliqué que nous ne pouvions pas le faire avec des gens dépourvus de titres de séjour en Europe. Des activistes ayant leurs papiers risquaient seulement d’être expulsés de Belgique. D’ailleurs 5 d’entre eux ont été mis en garde à vue suite à une action et obligés de quitter le territoire belge.
Les migrantEs de ces groupes étaient d’accord avec nous. Nous avons organisé une réunion avec uniquement des migrantEs et des collectifs, et 6 à 8 déléguéEs par pays ont été choisis pour organiser et encadrer la manifestation du jeudi. Nous voulions donner une autre image de la lutte pour gagner l’opinion. Nous sommes parvenus à un accord pour organiser une manifestation vivante et revendicative, sans incidents.

Une manifestation restée sans réponse...
La manifestation a été une réussite, avec environ 2 000 personnes au plus fort dont la moitié étaient des sans-papiers des différents pays. Le cortège a été très animé tout du long. À chaque carrefour, des prises de parole ont eu lieu. Pour la France, les représentantEs des différents collectifs qui composent l’UNSP ont parlé à tour de rôle. Et finalement, le collectif des Pays-Bas et celui de Berlin ont décidé de rejoindre la CISPM.
Il faut dénoncer le refus lamentable et anti-démocratique des chefs d’État de recevoir une délégation. Alors que sur les questions d’asile et d’immigration l’Europe ne trouve pas de solution autre que de durcir les lois. Tout démontre que ce n’est pas la solution : il y a de plus en plus de migrantEs et chaque jour des dizaines d’entre eux meurent en Méditerranée. La solution est ailleurs : il faut écouter les migrantEs organisés au niveau européen. Nous recevoir aurait aussi été un message pour nos pays d’origine : d’autres solutions ne peuvent se trouver qu’ensemble.

Combiner les luttes nationales et internationales
Avec ce qui s’est passé à Bruxelles, quelque chose est en train de naître. Cette expérience a permis de renforcer l’unité et la cohésion des différents collectifs composant l’UNSP et aussi les liens entre sans-papiers des différents pays européens. D’ailleurs l’UNSP va discuter prochainement de ses liens avec la CISPM (pour l’instant seule la CSP75 en est membre).
Il est important de mener la lutte au niveau international. Si les politiques sont décidées au niveau national, c’est dans le cadre de directives européennes. Ces directives sont plus dures au niveau européen qu’au niveau national sur l’entrée et le séjour, mais plus souples sur la rétention et les droits.
On a un proverbe qui dit que celui qui arrive à gagner sur toi en s’amusant, il gagnera aussi sur toi au travail. C’est pour dire qu’il ne faut pas opposer les choses : il faut combiner la lutte au niveau national et au niveau international. C’est cela qui nous rendra plus forts.

Propos recueillis par Denis Godard