Afrique du Sud : après cinq mois, la grève des mineurs continue

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Au lendemain d’un long week-end – les Sud-Africains ont célébré lundi le 38e anniversaire du soulèvement des jeunes de Soweto le 16 juin 1976 – aucun accord n’a pu être annoncé dans le conflit qui oppose le jeune syndicat indépendant Association of mineworkers and construction union (Amcu) aux compagnies Anglo American Platinium (Amplats), Impala Platinium (Implats) et Lonmin, respectivement n°1, 2, 3 de l’industrie mondiale du platine...

Pourtant, l’optimisme régnait à la veille du week-end quant à la perspective d’une fin de grève. Le patronat avait fait des propositions allant dans le sens des revendications des grévistes. Pas suffisantes, a tranché Joseph Mathunjwa, le leader de Amcu après avoir consulté les 70 000 mineurs en grève depuis le 23 janvier. Au-delà des revendications concernant la réintégration de plus de 200 mineurs licenciés par Lonmin au cours de la grève et la revalorisation de l’allocation logement, la principale revendication est salariale. Les mineurs exigent que le salaire de base mensuel soit réévalué à 12 500 rands (850 euros environ), et de pouvoir renégocier l'accord au bout de 3 ans, et non pas 5 ans comme le veulent les compagnies. Leur salaire est actuellement de 5 000 rands (350 euros). À titre de comparaison, le nouveau ministre de l’Agriculture a fait le buzz avec la révélation du salaire dérisoire versé aux employés de sa ferme : 800 rands mensuels, soit 2 euros par jour pour s’occuper de ses vaches 7/7.

Au cœur de la vie politique
Les grèves de mineurs ont toujours eu une importance capitale en Afrique du Sud, à la mesure de la dimension économique et sociale du secteur. En 1984-85, alors que des négociations secrètes avaient commencé entre le Parti national et Nelson Mandela encore en prison, le National union of mineworkers (Num), membre de la confédération Cosatu, avait déclenché une grève qui avait été décisive dans la capitulation du régime blanc. Elle avait démarré sur l’exigence d’une augmentation du salaire des mineurs de 60 % et le leader du Num était alors Cyril Ramaphosa, aujourd’hui vice-président d’Afrique du Sud après avoir fait fortune à la tête d’entreprises – minières pour la plupart – grâce à la politique du Black Economic Empowerment.
Aujourd’hui, Amcu s’est constitué dans le conflit avec le Num sur la manière de conduire les luttes dans les grandes entreprises sud-africaines. Joseph Mathunjwa fut à la pointe de la dénonciation du manque d’indépendance de Num vis-à-vis du pouvoir de l’ANC et par voie de conséquence de la chambre des mines. Dans la tradition du syndicalisme anglo-saxon, Num fait partie des investisseurs dans le secteur minier, dont la rentabilité s’est construit sur l’exploitation sans limites des travailleurs. Une situation paradoxale devenue, après la fin de l’apartheid, difficile à gérer pour Num vis-à-vis de ses adhérents. Tout autant, d’ailleurs, que l’implication de plus en plus visible de ses anciens dirigeants au plus haut niveau de l’appareil d’État. C’est le cas de Cyril Ramaphosa, qui, en mettant tout le poids de l’immense prestige qu’il doit à son passé de dirigeant du Num, a sauvé l’élection de Jacob Zuma à la tête de l’ANC lors de son dernier congrès en décembre 2013. Même effet pour le scrutin d’avril 2014, il ne fait pas de doute que le charisme politique retrouvé de Cyril Ramaphosa a minimisé l’ampleur du recul de l’ANC.
Le déroulement de cette grève, sa longueur, la détermination des mineurs, l’émergence d’un syndicat indépendant, autant d’éléments qui devraient laisser une forte empreinte sur les rapports de forces sociaux et économique à venir en Afrique du Sud. D’ores et déjà, le puissant syndicat des métallurgistes de Cosatu, qui lutte pour son indépendance à travers un conflit contre la direction imposée par l’ANC, se mobilise dans le cadre des négociations annuelles de juin et juillet, avec une série d’arrêts de travail et un programme de revendications marqués par la conduite de la grève dans le platine.

A.D.